Ainsi va la justice aux ordres au Cameroun….

Les arrestations discriminatoires sous le Renouveau ?

[ Yaoundé – Cameroun ] ( 20/12/2006) Journal La Cité



Il est possible de détourner les fonds publics au Cameroun sans être
inquiété, pour peu que l’on se trouve dans les bonnes grâces du régime.

Les Camerounais, quarantesix ans après l’Indépendance de leur pays,
sont-ils véritablement égaux devant la loi ? Telle est la grosse
question que les uns et les autres sont amenés à se poser depuis un
certain temps.

Au Cameroun, plus précisément depuis le lancement de la fameuse "
opération épervier ", destinée à emprisonner les gestionnaires
indélicats de la fortune publique. En effet, on constate une inégalité
de traitement face à ces prévaricateurs. Bien mieux, dans certains cas,
on est forcé de penser que les arrestations opérées ont eu pour alibi
le détournement de fonds publics. La véritable cause étant ailleurs,
notamment le désir de mettre hors d’état de nuire un personnage
identifié comme un concurrent politique. Tout d’abord, qu’est ce qui
facilite le détournement des fonds publics sous le Renouveau ?

Le Renouveau et le détournement des fonds publics. Né sous le signe de
la rigueur dans la gestion de la fortune publique et de la moralisation
des comportements, le régime du Renouveau, au bout de vingt-quatre
d’années d’existence, a produit tout le contraire de ces bonnes
intentions, à un point tel que le Cameroun a été classé deux années
consécutives, champion du monde toutes catégories de la corruption.
Véritable paradoxe. De
l’avis de nombreux observateurs de la vie politique camerounaise, le
régime du Renouveau a chaviré au lendemain du coup d’état avorté du 6
Novembre 1984.
Cet évènement malheureux a constitué un véritable
coup d’arrêt dans les réformes engagées depuis le milieu de l’année
1983, par le Président de la République. On a assisté au Cameroun, dès
les semaines qui ont suivi, à d’innombrables chamboulements tant dans
l’appareil d’Etat que dans la conduite de la politique Nationale.

Au sein de l’appareil d’Etat, on s’en souvient, on a assisté à une
prédominance de l’Armée et de la Gendarmerie en matière de sécurité,
par rapport à la Police Nationale qui avait été jusqu’alors toute
puissante, la crainte ayant changé de nature. Ahmadou Ahidjo redoutait
les nationalistes et tous les autres politiciens qui s’étaient
distingués, à des degrés divers, dans la lutte pour l’Indépendance et
qui le traitaient d’usurpateur, de fantoche des Français. Paul
Biya, quant à lui, n’avait pas d’anathèmes collés sur le dos, mais
venait de découvrir que l’Armée pouvait l’évincer du pouvoir.
Bien mieux, c’est à la faveur de la loyauté d’une partie de cette dernière qu’il avait pu sauver son règne.

En conséquence, lui, il craignait l’Armée. Dans la conduite de la
politique nationale on a assisté au triomphe du discours selon lequel
"il faut laisser les gens bouffer en paix pour ne pas connaître
d’ennuis avec eux". Selon ce courant de pensée, la tentative du coup
d’état du 6 avril 1984 n’était rien d’autre que la conséquence du début
de mise en application du discours sur la "la Rigueur dans la gestion
et la Moralisation des comportements". Vrai ? Faux ? En tout cas, c’est
ce qui se disait à l’époque.

A l’évidence, le Président de la République a entendu ce message et les
Camerounais sont retournés dans leurs chers détournements de fonds
publics, bien mieux, les ont systématisés, car se sachant tacitement
autorisés à le faire. Ils étaient d’autant plus fondés à le penser que,
le
Président de la République, au cours d’une interview restée gravée dans
les mémoires, prétendait ne disposer d’aucune preuve pour étayer les
allégations des Camerounais portant sur l’enrichissement spectaculaire
des membres de son gouvernement et autres barons de son régime
.
L’indignation de la population, avait été, dans les jours qui avaient
suivi cette fameuse interview, énorme. Sur ces entrefaites, survient la
démocratie.

Paris ne voulait plus entendre parler des partis uniques ni de " guides
bienveillants du peuple " dans ses anciennes colonies. Cette décision
des autorités françaises avait véritablement désemparé le régime du
Renouveau qui, lui, était favorable au pluralisme à l’intérieur du
parti unique, uniquement, et non pas sur le plan National. Il s’était
mis à redouter deux forces politiques qui allaient immanquablement se
manifester : d’une part l’UPC, le parti de l’indépendance, mâté par les
Français depuis les années 50, par André Marie Mbida, Ahmadou Ahidjo,
et, dans une moindre mesure Paul Biya et, d’autre part, les
nostalgiques du règne d’Ahmadou Ahidjo alliés aux familles des
putschistes exécutés à l’issue du coup d’état manqué du 06 Avril 1984.
Que faire, face à ce double péril ? Première
décision, celle visible par tout le monde : incorporer, au Comité
Central du RDPC, tous les milliardaires identifiés, au Cameroun, sans
se préoccuper de l’origine de leurs fortunes.
Traduction :
ennoblissement d’innombrables voyous, contrebandiers, détourneurs
chevronnés de fonds publics, dans le but de sauver le régime.

Seconde décision, celle-là également
visible, nommer à la tête des entreprises d’Etat ou au gouvernement,
les personnalités issues des régions acquises à l’opposition pour
contrecarrer celle-ci.
Quelques exemples parmi tant d’autres :
Emmanuel Nguiamba Nsoutiri a été nommé Directeur Général d’Intelcam
pour contrecarrer, grâce aux fonds de cette entreprise, à l’époque plus
que fluorescente, l’action de son congénère, Woungly Massaga, dans
l’Arrondissement de Lolodorf, Département de l’Océan.

Mounchipou a été nommé Ministre des PTT, pour contrecarrer l’action d’Adamou Ndam Njoya,
Président de l’UDC, dans le Noun, grâce aux énormes fonds convertibles
en marchés de ce ministère. Gilles Roger Belinga, pour sa part, a été
nommé Directeur Général de la SIC, pour contrer son cousin dans
l’Arrondissement de Mengong, Département de la Mvila, qui venait de
créer un parti politique d’opposition dans la Province du Sud et qui
était en train d’opérer des ravages au sein des militants du RDPC dans
cette partie du Cameroun. Troisième décision : fermer les yeux sur les
innombrables prévaricateurs embusqués dans la fonction publique et qui,
grâce à leur butin, ramènent des victoires électorales au RDPC,
autrement dit, qui oeuvrent au maintien du régime. Pour tout dire, en
l’absence d’assise idéologique, le Renouveau a fait tacitement le pari
de la corruption, pour venir à bout de l’opposition.

Et le moins que l’on puisse dire est que, à ce jour, soit seize années
après le retour du Cameroun à la démocratie, il y est parvenu.
L’opposition Camerounaise est actuellement laminée, vaincue par les
forces de l’argent. Les deux résultats recherchés par les géniteurs du
Renouveau ayant été atteints, à savoir l’anéantissement de l’opposition
et le maintien du régime, d’où vient -il, aujourd’hui, que ce dernier
réprime quelques unes des personnalités qui, en puisant dans les
caisses de l’Etat, on assuré sa pérennité ?

Les causes profondes des arrestations.

Celles-ci sont de deux ordres. D’une part, il y a des causes d’ordre politique local, et d’autre part, les causes d’ordre international.
Les deux causes sont imbriquées, l’une dans l’autre, et expliquent les
discriminations qui s’opèrent dans la poursuite des prévaricateurs de
la fortune publique, actuellement. Tout d’abord, les causes d’ordre
politique local. Cellesci, elles- mêmes, se répartissent en deux. D’une
part, les arrestations pour les motifs politiques maquillés en motifs
économiques, et le refus d’arrestation pour les motifs économiques, ou
non, des soutiens politiques.

La première haute personnalité camerounaise a avoir été frappée,
officiellement, pour détournement des fonds publics, est naturellement
Titus Edzoa, un proche du Président de la République entré en
dissidence. On s’en souvient, il avait été arrêté au lendemain de sa
démission de ses fonctions de Ministre de la Santé Publique pour se
porter candidat à l’élection présidentielle de 1997. Le régime s’était
alors souvenu qu’il s’était embrouillé dans la gestion du Fonds
Routier. Mais, ainsi que le disent les policiers, un crime n’étant
jamais parfait, dans cette manipulation fraudeuse de fonds alloués à la
construction des routes, il s’est trouvé qu’il n’avait qu’un seul
complice, Thierry Atangana. Curieux non ? Personne dans
l’administration, en dehors de lui, n’a été inquiété…

La seconde personnalité à avoir été
frappée, officiellement, pour détournement de fonds publics, est Pierre
Désiré Engo, Directeur Général de la CNPS, et, surtout, Président
fondateur de la Fondation Martin-Paul Samba. Le régime a vu à travers
cette Fondation un parti politique rampant, son arrestation a été
suivie par celle de plusieurs cadres de la CNPS. Mais curieusement,
aucun des deux PCA avec lesquels il a travaillé n’a été simplement
entendu par la Justice : Mohamadou Labarang et Ousmane Mey.

En revanche, Etondé Ekotto, en sa qualité de PCA de la SIC et du PAD a
été entendu par la Justice et a même vu son immunité parlementaire
levée. Booto à Ngon, PCA du Crédit Foncier aussi. Pourquoi pas
Ferdinand Koungou Edima, PCA du FEICOM? Deux poids deux mesures.
Deuxième cause des arrestations : les exigences de la communauté
internationale. Celle-ci, ces derniers temps, a exercé d’énormes
pressions sur le gouvernement camerounais, afin qu’il procède à
l’arrestation de très nombreuses personnalités impliquées dans des
détournements de fonds publics
. La tactique du régime a consisté
à multiplier les organes de lutte contre la corruption pour montrer
qu’il en a fait sa préoccupation. On a ainsi vu naître, pêle-mêle,
l’ANIF, la CONAC, la Chambre des Comptes de la Cour Suprême etc…

Malheureusement, cela n’a pas été suffisant pour les bailleurs de
fonds. Ils désiraient voir tomber les têtes. De guerre lasse, le
Renouveau a opéré, un peu à la manière d’opérations chirurgicales, en
procédant à des arrestations ciblées, c’est-à-dire qui n’entraîne pas
sa chute. On
a donc assisté à l’arrestation de Gilles Belinga, de Gérard Emmanuel
Ondo Ndong, dans la Province du Sud mais pas de Mme Abah Abah Caroline,
épouse du Ministre de l’Economie et des Finances, pourtant condamnée
par la Justice qui lui réclame la somme de deux milliards de francs CFA
dans l’affaire Mounchipou et autres
.

Ce dernier, ancien Ministre des PTT, originaire de la province de
l’Ouest, est, lui, en prison depuis 7 ans. Dans la Province du Centre,
Joseph Edou est passé à la trappe. A l’Ouest, également, Siyam Siwé. Et
les autres alors ? La FBI aurait pourtant communiqué une liste de milliardaires Camerounais au Chef de l’Etat. Qu’en a-t-il fait?

© 2006 Journal La Cité N°74 – Décembre 2006

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