C’est davantage le volontarisme politique qui est aux abonnés absents en ces temps de Globalisation des économies, comme si les hommes/femmes politiques manquaient d’imagination et de courage.

Rebonds

Economiques
Le protectionnisme masque l’impuissance du politique
Par Philippe MARTIN
QUOTIDIEN : lundi 8 janvier 2007
Philippe Martin est professeur à l’université Paris-I Panthéon Sorbonne.

A intervalles réguliers, la tentation protectionniste revient en
France. C’est le cas aujourd’hui avec l’aval des principaux
candidats ainsi que du Premier ministre. Celui-ci a invité à la
Conférence sur l’emploi et les revenus Emmanuel Todd, qui prône un
protectionnisme à l’échelle européenne, à l’instar du livre de
l’ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin, Hakim El Karoui (
l’Avenir d’une exception, Flammarion). Evoquée lors de la
mise en place du marché unique et existant déjà pour le secteur
agricole, l’idée d’une forteresse Europe n’est pas nouvelle. Une
politique protectionniste européenne contre les pays à bas salaires
manquerait cependant sa cible pour deux raisons. Le problème de
l’emploi en France n’est que très peu lié aux importations des pays
à bas salaires (qui ne représentent qu’un peu plus de 10 % de nos
importations) et il reflète beaucoup plus les faiblesses de notre
système de formation et de notre marché du travail. Toutes les
études empiriques concluent que le rôle de la concurrence des pays
à bas salaires sur l’emploi (même industriel, le plus affecté)
reste mineur. L’arrivée du chômage de masse en France est
d’ailleurs bien antérieure à l’intégration de ces pays dans
l’économie mondiale.

Deuxièmement, le problème du chômage ne se pose pas de la même
manière dans les pays européens. Certains, plus ouverts que nous au
commerce avec les pays visés, ont aussi un chômage beaucoup plus
faible. Proposer une politique au niveau européen (la politique
commerciale est de toute façon du ressort européen) ne suffit donc
pas à inverser l’erreur de diagnostic sur l’origine des problèmes
d’emploi en France. S’il existe un problème spécifiquement français
vis-à-vis des pays émergents, il est plutôt que nous ne parvenons
pas (contrairement à l’Allemagne ou aux pays scandinaves) à leur
exporter suffisamment. Des mesures protectionnistes sur leurs
exportations ne serviraient donc à rien.

On est aussi étonné de l’utilisation faite par les «nouveaux»
protectionnistes des travaux économiques. A cet effet, un article
récent de Paul Samuelson (1), l’un des pères de la théorie
classique du commerce international, est souvent cité sans qu’il
soit clair qu’il ait été lu. Son message est que la croissance de
la Chine n’est pas dans toutes les circonstances une bonne nouvelle
pour nous. Si la Chine voit sa productivité augmenter dans les
secteurs où nous sommes exportateurs, les prix des biens que nous
exportons et notre pouvoir d’achat peuvent en effet baisser. En
supposant que c’est l’ouverture au commerce qui permet à la Chine
de faire des gains de croissance qui, en retour, nous
appauvrissent, alors la mondialisation peut de fait se retourner
contre nous. L’article de Samuelson ne peut cependant servir à
légitimer des mesures protectionnistes contre la Chine que si l’on
pense qu’elles réussiront à éliminer sa croissance. On peut douter
que ce soit possible ou même souhaitable.

On lit souvent aussi que les économistes fondent leur défense du
libre-échange sur la base exclusive d’un modèle théorique, celui
des avantages comparatifs, que l’arrivée de la Chine rendrait
obsolète. On tombe des nues : cela fait au moins trente ans que ce
qu’on appelle les nouvelles théories du commerce international ont
intégré les effets de taille des pays (en l’occurrence celle de la
Chine) et de la concurrence imparfaite. L’avantage comparatif y
joue un rôle secondaire. Ces travaux étant délibérément ignorés, il
est aisé d’avancer qu’il existerait une religion libre-échangiste
fondée sur la seule théorie. C’est en fait exactement l’inverse :
la théorie économique fournit des arguments à la fois pour et
contre la libéralisation des échanges. Si la majorité des
économistes se méfie du protectionnisme (comme Samuelson, dans la
conclusion de son article), c’est plutôt sur la base d’arguments
pragmatiques et empiriques établis : l’expérience des politiques
protectionnistes est pour le moins décevante. Elles permettent à
certains groupes (en général proches du pouvoir politique) de
s’enrichir au détriment des consommateurs. Elles freinent
l’innovation, les gains de productivité et donc la croissance. Si
des emplois dans les secteurs protégés sont temporairement sauvés,
d’autres sont détruits, dans les secteurs importateurs de biens
intermédiaires taxés ou dans les secteurs exportateurs qui
subissent les rétorsions commerciales des pays dont on taxe les
exportations. Croit-on en effet que la Chine resterait sans rien
faire si les Européens taxaient ses produits ? Pourquoi les emplois
détruits par les mesures protectionnistes seraient-ils moins
légitimes ?

Finalement, le discours protectionniste dédouane d’avance les
politiques de toute responsabilité dans le domaine de l’emploi, et
on peut se demander si ce n’est pas la raison pour laquelle ils le
reprennent si volontiers. En faisant croire que la source de nos
problèmes (chômage et inégalités) se situe dans un «ailleurs», hier
européen et aujourd’hui chinois, c’est l’impuissance du politique
qu’on met encore une fois en scène.

(1) «Why Ricardo and Mill Rebut and Confirm Arguments of
Mainstream Economists Supporting Globalization»,
Journal of Economic Perspectives (été 2004).
© Libération
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Un commentaire pour C’est davantage le volontarisme politique qui est aux abonnés absents en ces temps de Globalisation des économies, comme si les hommes/femmes politiques manquaient d’imagination et de courage.

  1. Joël Didier dit :

    Rebonds

    En réponse à la chronique de Philippe Martin, hostile au protectionnisme.
    Les mauvais arguments du libre-échange
    Par Jacques SAPIR
    QUOTIDIEN : mercredi 10 janvier 2007
    Jacques Sapir économiste, directeur d’études
    à l’EHESS.

    La chronique publiée le 8 janvier dans
    Libération par Philippe Martin, «Le protectionnisme masque
    l’impuissance du politique», soulève chez un économiste conscient
    des enjeux du débat qui s’engage un profond malaise.

    Une partie du malaise tient à la forme même de l’argumentation.
    Martin récuse les arguments d’Emmanuel Todd et de Hakim el-Karoui
    au nom de la science économique, tout en reconnaissant que les
    travaux actuels interdisent tout jugement normatif en faveur du
    libre-échange. Quand une discipline voit ainsi se déliter une
    partie de son argumentaire, elle gagnerait sans doute à écouter des
    auteurs venant d’autres disciplines tout aussi légitimes comme la
    démographie (Todd) ou la géographie (El-Karoui).
    Mais le malaise provient aussi du fond de l’argumentation. On
    trouve dans le texte de Martin une vérité et beaucoup de
    faux-semblants. La vérité, que nul ne conteste, est que tous les
    problèmes de l’économie française ne sont pas réductibles aux seuls
    effets du libre-échange. Cependant, une fois que l’on a dit cela,
    on n’a nullement montré que le libre-échange n’était pas un de ces
    problèmes.
    Les faux-semblants viennent ensuite. Martin prétend que
    l’économie internationale a réalisé sa grande mutation avec
    l’irruption de nouveaux paradigmes. Ces travaux existent, mais
    force est de contester qu’ils sont absents des outils dont on se
    sert pour «justifier» les bienfaits du libre-échange. Les modèles
    LINKAGE (Banque mondiale) et GTAP utilisés pour évaluer ces effets
    sont ce que l’on appelle des modèles d’équilibre général
    calculable. Ils ont donc recours aux hypothèses les plus anciennes
    et les plus invalidées de la théorie économique, si on en croit
    justement les travaux récents. Leurs résultats sont plus que sujets
    à caution. Qu’on en juge :
    En 2003, LINKAGE annonçait que les gains du libre-échange
    s’établiraient à 832 milliards de dollars pour l’ensemble du monde
    et 539 milliards pour les pays en voie de développement. En 2005,
    l’estimation était ramenée à respectivement 287 et 90 milliards de
    dollars. Le modèle GTAP, dont les hypothèses sont nettement plus
    réalistes, est quant à lui passé d’une estimation des gains totaux
    de 254 à 84 milliards de dollars, et en ce qui concerne les pays en
    voie de développement de 108 à 22 milliards. Un autre modèle
    estimait, suite à une nouvelle révision, que l’application du
    «cycle de Doha» se solderait par une perte nette pour les pays en
    voie de développement dans le domaine agricole.
    Il y a beaucoup plus grave : les partisans du libre-échange nous
    présentent des résultats qui omettent les «coûts» de la
    libéralisation. En ce qui concerne les pays en voie de
    développement, on sait que l’application des nouveaux accords
    coûtera 4,4 milliards de dépenses administratives supplémentaires
    et fera disparaître pour 60 milliards de revenus fiscaux (données
    de la CNUCED). On objectera que des revenus fiscaux sont un
    prélèvement et non une création de valeur. Ce à quoi on peut
    répondre que ce prélèvement est dépensé, et en général dans des
    activités fortement créatrices de valeur (éducation, recherche,
    santé).
    Dans le cas de la France, une estimation du coût de la
    libéralisation est aussi possible. Il faut ici ajouter que le
    problème ne vient pas seulement des pays à bas salaires, mais de
    pays dont la productivité est aujourd’hui proche de la nôtre mais
    qui jouent la carte de la prédation par un «moins disant moins
    coûtant» social et écologique. Dans ce cadre, on peut inclure dans
    les coûts supportés par l’économie française les 25 milliards
    d’euros de subventions aux bas salaires (32,5 milliards de dollars)
    ainsi que les coûts issus du développement des maladies induites
    par le stress, suite à l’accroissement de la concurrence et de la
    précarisation des emplois. Ce coût est estimé en France entre 24 et
    76 milliards d’euros. En admettant ­ par prudence ­ que les effets
    de la libéralisation n’expliquent qu’un tiers de ces coûts, nous
    serions entre 32 et 50 milliards d’euros de coûts annuels.
    Mais, cette évaluation n’est qu’une étape. Si ces sommes ne
    devaient pas être dépensées pour compenser les effets de la
    libéralisation des échanges, elles pourraient être investies
    ailleurs, par exemple dans la recherche afin d’accroître la
    compétitivité de l’économie française. La comparaison est ici
    accablante : le gouvernement engage aujourd’hui 2 milliards d’euros
    dans les pôles de compétitivité…
    Ainsi, on considérerait avec plus de sérieux le discours en
    faveur du libre-échange si les économistes qui le tiennent avaient
    l’honnêteté de le fonder sur des modèles autres que ceux qu’ils
    utilisent ­ et dont le biais implicite en faveur du libre-échange
    est flagrant ­ et s’ils incluaient l’ensemble des coûts (coûts
    directs et coûts d’opportunité) dans leurs calculs. Cela est
    parfaitement faisable : une première estimation partielle sur
    l’économie française, faite avec un modèle dit «de croissance
    endogène» suggère un coût d’opportunité compris entre 1,5 % et 2,5
    % du PIB annuel par année.
    La logique du libre-échange est celle de la concurrence établie
    comme paradigme central, justement ce qui a été récusé par les
    travaux de Stiglitz et Akerlof. Qu’ils n’en tirent pas toutes les
    conséquences politiques est leur problème. Les économistes savent,
    depuis les travaux de Mordecai Ezekiel (1922 et 1937), que si
    l’ajustement de l’offre et de la demande n’est pas synchrone, alors
    la concurrence induit des déséquilibres croissants.
    Rejeter l’option protectionniste au nom du «savoir économique»
    témoigne soit de l’ignorance, soit de la volonté de tenir un propos
    avant tout idéologique. Si les partisans du libre-échange veulent
    convaincre de leur bonne foi, ils doivent d’urgence changer de
    méthodes et se livrer honnêtement à la prise en compte de tous les
    coûts, de la libéralisation. L’article de Philippe Martin, comme
    ceux qui dans d’autres journaux l’ont précédé montre que nous en
    sommes hélas encore loin.

    http://www.liberation.fr/rebonds/227612.FR.php
    © Libération

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