Démocratiser par la force ne peut pas être une stratégie crédible et globale de paix

Que ce soit en Irak ou au Proche-Orient, Washington n’a pas de stratégie globale.
Les hoquets de l’Amérique
Par Alain JOXE
QUOTIDIEN : mardi 9 janvier 2007
Par Alain Joxe directeur d’études
à l’EHESS, président du Centre interdisciplinaire
de recherches sur la paix
et d’études stratégiques (Cirpes).

On ne peut pas démocratiser de force. Le double prétexte de la
guerre, l’«armement nucléaire» de Saddam Hussein et sa «complicité
avec Al-Qaeda», ont été rapidement écartés; mais le prétexte
«restauration de la démocratie»
 subsiste et se veut une stratégie globale. Evidemment, sous
cet angle, l’expédition d’Irak est un échec sanglant, que dénonce
en partie le rapport Baker-Hamilton. Le thème démocratisation est
toutefois repris dans la conférence de presse du président Bush du
20 décembre qui annonce un renforcement des effectifs américains et
non un retrait. Que signifie donc ces hoquets stratégiques qui nous
viennent d’Amérique depuis la victoire électorale des
démocrates?

L’analyse stratégique ne peut pas prendre au pied de la lettre
les déclarations d’intention, même si elles font partie du dossier.
On aurait donc tort d’accorder le moindre crédit à l’idée que le
but politique de la guerre (le «Zweck», dans le vocabulaire de
Clausewitz) n’ait jamais été réellement la démocratisation, car les
Etats-Unis n’ont jamais mis en oeuvre aucun des moyens adéquats. En
écrasant pratiquement sans combat sous les bombes et les bulldozers
les forces armées irakiennes, en détruisant complètement toutes les
institutions, en licenciant tous les fonctionnaires, les Etats-Unis
ont plongé la société irakienne dans un chaos. Lorsqu’une armée
d’occupation n’a pas les moyens d’une présence ubiquitaire
répressive, combinée avec une reconstruction, et quand un pays, par
ailleurs, regorge d’arsenaux, distribués pour la «défense populaire
généralisée» puis récupérés au marché noir des milices
confessionnelles, l’occupant est clairement en train de construire
le chaos. La construction du chaos n’exige pas un suivi tatillon et
policier; au contraire, elle repose sur la libération incontrôlée
de toutes les violences, déchaînées par la peur, la précarité et
l’insécurité qui règne dans l’état de guerre. Les troupes
américaines se sont repliées rapidement dans des positions
fortifiées et n’ont plus pratiqué que des expéditions punitives,
sans jamais tenir ensuite le terrain. Bain de jouvence nécessaire
du «néolibéralisme», le chaos d’Irak peut donc être considéré comme
un succès sanglant. S’il requiert aujourd’hui des moyens accrus,
c’est pour un nouveau but politique, peut-être hors de portée des
Etats-Unis.

Des critiques militaires furent énoncées publiquement par
l’armée de terre, au début, par des généraux retraités, réclamant
plus d’effectifs, puis par des officiers d’active, réclamant un
objectif politique réel. On peut donc dire que le militarisme de
Rumsfeld n’est pas un militarisme militaire mais un choix
politique. Les militaires voulaient plus de troupes pour réussir la
démocratisation: ce sont là des naïvetés militaires. La guerre
contre le terrorisme, entamée par Rumsfeld, était ­ et reste pour
le président Bush ­ une «guerre de trente ans». Elle conduisait à
détruire complètement tout ce qui pouvait encore faire surgir de
l’Irak ­ la société arabe, technologiquement la plus avancée du
Moyen-Orient ­ un pouvoir d’Etat rationnel et éventuellement
démocratique. La destruction permanente de l’Etat est un but
politique atteint. Mais ce succès sans victoire au sens
traditionnel est dommageable à l’état d’esprit des troupes et au
moral de la nation. D’où le rapport Baker.

Le rapport Baker mérite une analyse de contenu rigoureuse: il
est construit autour de trois blocs formant un ensemble incohérent.
Pour le premier bloc, la guerre paraît perdue, dès le début, faute
d’effectifs suffisants, et perdue actuellement faute de pouvoir
compter sur l’armée et la police irakiennes, incapables, de tenir
en permanence les terrains nettoyés. Les forces irakiennes,
divisées en unités communautarisées, compromises avec les milices
de quartiers, refusent sélectivement de coopérer avec les forces
américaines et sont complices des massacres communautaires. Le
départ des Américains paraît donc inévitable.
Pour rendre ce départ moins lamentable, le deuxième bloc propose
une transformation complète de la diplomatie, destinée à rallier
les deux principaux adversaires régionaux, l’Iran et la Syrie, à la
constitution d’un Iraq International Support Group qui déciderait
de soutenir le retour à la paix et à la reconstruction de l’Irak.
En même temps que ce double ralliement, le rapport Baker rattache
au programme du groupe de soutien un nouveau traitement du problème
arabo-israélien : rien de moins que la solution de la question
palestinienne, du Golan et de la question libanaise. Mais les
propositions du rapport imposent toujours qu’on écarte de cette
négociation les parties qui ne reconnaissent pas l’Etat d’Israël,
Hezbollah et Hamas, c’est-à-dire les alliés possibles des Iraniens
et des Syriens. En un mot, la proposition diplomatique nouvelle
reste unilatéraliste; elle est déjà considérée comme «démodée» à
Washington, pour incohérence ou irréalisme.

Le troisième bloc du rapport, le plus innovant, est rarement
examiné en détail: c’est un important train de réformes, destinées
à rendre l’appareil militaire et policier irakien capable de
reprendre à son compte prochainement le maintien de l’ordre et de
la reconstruction du monopole de la force armée de l’Etat. Les
effectifs américains diminuent globalement, mais à cette diminution
doit correspondre une intensification de l’implication des
Etats-Unis dans la guerre. La réforme recommande que l’armée et la
police irakiennes soient réunifiées sous commandement militaire,
mais aussi que leurs unités soient renforcées par des personnels
combattants américains spécialisés, atteignant 20 000 à 30 000
hommes, engagés par affectation directe, à l’entraînement, à la
modernisation opérationnelle ou au commandement des unités
combattantes irakiennes, de l’armée et de la police. On passerait
d’un mandat de l’ONU à un protectorat militaire américain.

Il en ressort que le rapport écarte l’idée d’un départ rapide
des troupes, mais en même temps leur départ est préconisé avant
deux ans. Le président Bush (avec le président irakien) pourra donc
refuser verbalement le diagnostic critique du groupe de travail
Baker et accepter ses réformes militaires en jouant franchement les
prolongations. Ce qu’il faut remarquer c’est le but («Zweck»)
 de cette deuxième phase de la guerre d’Irak: reconstruire
l’Etat. Après avoir orchestré avec succès sa destruction par la
guerre civile, les Etats-Unis se déclareraient prêts à mener à son
terme une deuxième guerre, exigeant une victoire militaire sur les
sécessionnistes et la restauration d’un «centre» étatique de
gestion du pétrole, grâce au ralliement des baasistes. Ce double
passage au bulldozer, destruction puis destruction de la
destruction, garantirait ensuite, croit-on, la victoire,
c’est-à-dire le ralliement à n’importe quelle paix d’une population
martyrisée, dépecée et massacrée. C’est cette vision qu’annonce la
tendance du président à augmenter dans l’immédiat les effectifs
américains en Irak et non pas à les diminuer. Tout dépend encore
des consultations avec les commandants militaires des quatre armes.
Comme les ressources militaires disponibles touchent à des limites,
ils seront obligés de demander de l’aide à leurs alliés, qui la
leur refuseront. L’impasse américaine est une chute catastrophique
de
leadership, de celles qui peuvent entraîner des fuites en
avant.

Si l’on chausse ces lunettes pessimistes pour regarder
l’Amérique, c’est parce qu’il faut remarquer que le gouvernement
actuel paraît incapable de produire au Moyen-Orient un projet fondé
sur un descriptif réel de la situation qu’ils ont créée. Le thème
bushiste de la démocratisation s’articule sur la guerre civile de
façon perverse. Même le groupe de travail bipartisan s’en remet à
des visions stéréotypées de l’art stratégique impérial dont ils
ânonnent le b.a.-ba, en s’inspirant en partie de l’unilatéralisme
israélien, en partie de l’école française de la «bataille d’Alger»,
en partie de la Bosnie de Sam Huntington. L’Irak apparaît, à une
échelle plus vaste, soumis au même protocole expérimental
stéréotypé que celui de la guerre israélo-palestinienne, qui
s’applique par clonage sur la guerre du Liban: 1) on organise la
démocratie, sous occupation ou sous menace; 2) on punit les
électeurs qui ne votent pas dans le bon sens; 3) par là on crée une
impasse permanente et on excite une guerre civile entre bons et
mauvais électeurs, dont on se propose d’être le médiateur.
Le jeu américain de la prolongation des guerres entre
communautés ­ y compris de la guerre entre Israéliens et
Palestiniens ­ est un attentat à la sécurité internationale et mène
au chaos général. Sans une solution au Liban et en Palestine,
d’ailleurs, aucun apaisement n’est à espérer dans l’ensemble du
Moyen-Orient. L’Europe provoquée dans son voisinage doit tout faire
pour aider les Libanais et les Palestiniens à construire une
dynamique autonome permettant le maintien de la «démocratie» grâce
au rejet de la guerre civile. Non pas après destruction totale de
l’Etat et de la société par la guerre civile. Il devient urgent
pour l’Europe de proposer et finalement d’imposer aux Etats-Unis et
à Israël, affaiblis depuis l’affaire libanaise, des vues plus
rationnelles sur une solution négociée par concessions
multilatérales.
© Libération
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