Nul besoin de « lire le Joffrin » pour se faire une idéee sur la sacre du nouveau napoléon français!!!

Rebonds

Médiatiques
«Tu as lu le Joffrin ?»
Par Daniel SCHNEIDERMANN
QUOTIDIEN : vendredi 19 janvier 2007

C’est un conseiller de Nicolas Sarkozy qui parle, cité par
l’envoyé spécial du
Monde Philippe Ridet, lors de la visite du tout nouveau
candidat au Mont-Saint-Michel:
«Tu as lu le Joffrin ?» Si ce conseiller arbore, selon Ridet,

«un demi-sourire contenant avec peine une jubilation
intense», 
au lendemain de la grand-messe du sacre sarkozien,
c’est parce que «le Joffrin», l’éditorial du PDG de
Libération, est bon pour Sarkozy. Et l’envoyé spécial du
Monde au Mont-Saint-Michel, dans son article, va jusqu’à
citer une phrase dudit édito du PDG de
Libé :
«On dira beaucoup de choses, mais on devra en reconnaître une :
le candidat de la droite a produit une performance
impressionnante.»

Dans cette ­ inhabituelle ­ allusion d’un reportage du
Monde à un éditorial de
Libé, il serait tentant pour un esprit légèrement paranoïaque
de voir un tacle discret, une tentative subreptice, presque
subliminale, de classer le nouveau journal de Laurent Joffrin dans
le camp sarkozyste. D’autant plus tentant que, le même jour,
le Monde publie un grand portrait du nouvel actionnaire de
Libé, l’octogénaire homme d’affaires italien Carlo
Caracciolo. L’auteur, Jean-Jacques Bozonnet, correspondant à Rome,
a choisi de conclure son article par un souhait du nouvel
actionnaire :
«La chance pour Libé
serait que Sarkozy gagne l’élection
présidentielle, 
sourit-il.
Il est toujours plus facile de faire un journal
d’opposition.» 
Souhait sérieux ? Ironique ? On ne saura jamais.
ì indéchiffrables sourires italiens !

Légère paranoïa, donc, aidant (et la paranoïa n’est pas la
pathologie la moins répandue chez les journalistes), on pourrait,
selon les niveaux de lecture, tirer deux conclusions (non
exclusives l’une de l’autre) de ces extraits du
Monde.

1.
Libé souhaite, pour des raisons qui tiennent à l’intérêt de
l’entreprise, la victoire de Sarkozy, et s’apprête insensiblement à
la favoriser, à coups d’éditoriaux du patron.
2.
Le Monde souhaite, pour des raisons qui tiennent à l’intérêt
de l’entreprise, achever
Libération, et s’apprête insensiblement à y contribuer, à
coups d’allusions à la sarkozysation, réelle ou fantasmatique, de
Libération.

Céder à ces deux conclusions serait tentant, eu égard à la
tradition de la presse française et à la longue histoire des
rapports chien et chat des deux journaux. Mais tentons de résister
à cette tentation.

Examinons donc, point par point, cette épineuse affaire «du
Joffrin». D’abord, «le Joffrin» est-il bon pour Sarkozy ?

A première vue, oui. Encore qu’il ne soit pas forcément
avantageux, par les temps qui courent, d’apparaître comme
«le candidat des médias». «Le Joffrin» peut donc aussi
s’analyser comme un «baiser qui tue», un coup porté, consciemment
ou inconsciemment, contre le candidat qu’il feint d’encenser.

Ensuite, «le Joffrin» est-il juste ? La réponse est tout aussi
incertaine. Que Sarkozy ait
«produit une performance impressionnante» lors de son congrès
d’investiture est incontestable. Oui, le nouveau candidat de l’UMP
a été
«impressionnant» dans l’occupation hardie d’une position
politique nouvelle pour lui, celle du recentrage à gauche ; dans un
étonnant genre oratoire, mêlant de manière inextricable ses propres
émotions à celle de la foule ; dans une certaine habileté
rhétorique, qui consiste à habiller les propositions
traditionnelles de la droite (loi contre les multirécidivistes,
radiation des prestations sociales de ceux qui refusent un travail
d’intérêt général) des oripeaux inattendus de l’émotion, et de sa
propre expérience de la souffrance ; dans un savant tricotage,
inédit dans le registre politique moderne, mêlant ses déboires
personnels à son programme, et embrouillant ses auditoires
superposés (celui de la salle et celui de la télé) sur le thème :
«Moi qui ai connu l’infortune conjugale, je suis mieux placé que
quiconque pour faire voter des lois contre les multirécidivistes»
(on caricature mais il y avait de cela). Dans ce registre inédit,
oui, Sarkozy a été innovateur.

Mais, se fût-il placé du point de vue opposé, le PDG de
Libération aurait pu aussi bien écrire un éditorial
contraire, expliquant que Sarkozy avait raté son congrès
d’investiture. Sur le thème «il a pris son auditoire à
rebrousse-poil», il aurait pu écrire par exemple : «A un auditoire
venu entendre le candidat d’une droite musclée, Sarkozy a offert
une déroutante introspection narcissique, fondée sur ses propres
émotions, assaisonnée de références aux figures tutélaires de la
gauche, de Jaurès ou de Zola. De quel poids sera ce salmigondis
historique, mêlant Ancien Régime et Révolution, à l’heure de
l’élection ?»

Donc, si Sarkozy a été
«impressionnant» d’un certain point de vue, on pourrait tout
aussi bien, d’un autre point de vue, soutenir qu’il a été mauvais.
Seul l’avenir départagera les deux analyses. En attendant, un effet
d’opinion a été créé. Certes pas à lui tout seul, «le Joffrin» a
contribué à un micro-emballement favorable à Sarkozy, lui-même
créant par réaction un micro-emballement, fiscalo-conjugal sur le
«trou d’air» de Royal. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon
politico-médiatique, «une séquence», une de ces «séquences» qui,
placées bout à bout, constituent… constituent quoi, à propos ? La
campagne réelle, ou la campagne virtuelle ?
© Libération
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