Ce tabou de l’argent qui coûte si cher à la candidate socialiste à l’élection présidentielle…Alors bas les maques, Camarades!!!

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Politiques

La gauche et le tabou de l’argent

Par Alain DUHAMEL
QUOTIDIEN : mercredi 24 janvier 2007

Il a suffi qu’une méchante rumeur coure sur saint-Internet pour
qu’aussitôt Ségolène Royal se trouve stupidement mise en
accusation. Puisque le patrimoine qu’elle partage avec François
Hollande les assujettit (modestement) à l’ISF, c’est donc qu’elle
appartiendrait à ces riches honteux qui trahissent leur milieu en
s’engageant à gauche et qui compromettent la gauche en possédant
quelques biens : vieille ritournelle française et très révélatrice
d’une hypocrisie dominante. Comment peut-on soutenir qu’en
démocratie chacun voterait, militerait, s’engagerait, en fonction
de ses seules ressources financières, revenus et capital ? Si tel
était le cas, l’extrême gauche exercerait d’ailleurs le pouvoir
sans désemparer, puisque les plus déshérités sont toujours plus
nombreux que les plus privilégiés ou même que les salariés des
classes moyennes. Heureusement, d’autres facteurs entrent en ligne
de compte, comme les valeurs, la culture, la connaissance, les
convictions, les expériences, les espérances, les solidarités. Aux
dernières élections, les ouvriers ont voté plus souvent à droite et
à l’extrême droite qu’à gauche et à l’extrême gauche, cependant que
les cadres se laissaient souvent tenter par le charme discret de la
social-démocratie. Dans les ventilations socioprofessionnelles des
multiples sondages qui portent sur l’actuelle campagne
présidentielle, ouvriers et cadres se répartissent pour l’instant
de façon comparable entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Il n’y
a pas de déterminisme financier irrésistible sur les choix
électoraux. Les préférences politiques croisent de multiples
facteurs qui leur garantissent une certaine autonomie, et c’est
tant mieux. D’ailleurs, les principales figures symboliques de
l’histoire de la gauche ­ Robespierre, Danton, Jaurès, Blum, Mendès
France, Mitterrand ­ étaient toutes des bourgeois petits, moyens ou
grands, qui préféraient suivre la pente de leurs idéaux plutôt que
celle de leurs intérêts. L’année dernière, les «primaires» du Parti
socialiste n’étaient pas davantage un championnat de pauvreté, et
il y a plutôt du mérite que de l’aveuglement à opter pour la gauche
lorsqu’on possède fortune ou hauts revenus. Les pharisiens feignent
de s’offusquer qu’une candidate de gauche paie l’ISF mais célèbrent
les mérites de ceux qui, à droite ou au centre, sont d’origine
modeste. Tel demeure le rituel archaïque de la démocratie.

Si la droite caricature l’engagement à gauche de ceux qui
appartiennent ou viennent de milieux aisés, la gauche française,
elle, n’a pas toujours non plus les idées claires à propos de
l’argent. Ceux de ses dirigeants qui sont nés dans les beaux
quartiers ou y ont élu résidence camouflent souvent leur aisance, a
fortiori leur fortune, avec des pudeurs victoriennes, voire avec
une tartufferie méthodique. Au-delà, c’est l’ensemble de la société
française qui, par un cocktail baroque de pruderie d’origine
catholique et d’égalitarisme issu de la Révolution, regarde
l’argent comme une création démoniaque ou un péché délicieux.
A-t-on assez souvent reproché au protestant Guizot son fameux
slogan
«Enrichissez-vous», en omettant de rappeler qu’il avait
précisé
«par le travail et par l’épargne». Dans notre doux pays,
l’argent est à la fois omniprésent et tabou, ostentatoire et
occulté, hégémonique et rejeté. On le jauge à travers des critères
idéologiques ou éthiques plus qu’économiques ou financiers. On
enchevêtre inculture économique collective et préjugés, voire
superstitions ancestrales. Le mythe des «gros» de «l’argent caché»
survit à celui des «deux cents familles» et dispense de réfléchir à
la mondialisation, à l’Europe, aux nouvelles inégalités: on préfère
le faire à travers une mythologie anachronique plutôt que par un
examen des facteurs émergents.

Ce qui vaut pour la société française entière ­ les oeillères
tricolores plutôt que les contraintes désagréables ­ s’applique
plus encore à la gauche. Lorsque François Hollande a eu le courage,
la compétence et la sincérité d’avouer que, pour financer les
promesses sociales, il faudrait augmenter les impôts sur les hauts
revenus, c’est un tollé qui s’est aussitôt élevé. Comment oser
expliquer en pleine campagne que les dépenses nouvelles doivent
être financées? Mieux vaut rêver que, la gauche revenue au pouvoir,
l’argent se purifierait instantanément et se déverserait dans les
comptes de l’Etat. La victoire ne crée-t-elle pas la confiance, la
confiance la croissance, la croissance l’argent? Tout n’est-il pas
plus simple ainsi?

En fait, la gauche de gouvernement déteste l’argent, a honte de
ce qu’il est, de ce qu’il fait, de ce qu’il impose et, par
ricochet, de ceux qui le possèdent, largement ou modestement. Elle
s’est ralliée, bon gré mal gré, à l’économie de marché mais elle
n’aborde pas de front la question pourtant essentielle qu’avait
posée Lionel Jospin, celle de la société de marché. Peut-on
dissocier l’une de l’autre, comment civiliser la seconde en
employant les armes de la première? Où sont les régulations,
comment les mettre en place en Europe, convaincre nos partenaires
codétenteurs de l’absurde droit de veto, trouver de nouvelles
réponses aux nouvelles inégalités, des répliques durables à la
précarité? En diabolisant l’argent, en regardant chaque loi
économique comme une injustice immorale, en refusant avec constance
de regarder la réalité en face , en annonçant des dépenses sans
financement ou des hausses d’impôt sans précision, on prépare
d’autres dérèglements, d’autres échecs, d’autres ressentiments et
d’autres injustices.
© Libération
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