« Afrique, continent de toutes les tares tyranniques??? »…assurément.

(JPEG)

Un bidonville à Libreville, au Gabon


Cette chronique de voyage a certainement été faîte dans son for
intérieur par tout ressortissant d’Afrique qui est passé à Dubaï: à
richesses égales, les Émirats arabes unis ont su et continu à batir une
capitale futuriste, là où le petit émirat tropical d’Afrique (Le gabon)
étale "misère humide de flaques boueuses, immeubles abandonnés sur le
bord de mer, rues défoncées, coupures de courant, égouts débordants…

Une sorte de tragédie africaine.

Je vous remercie

dubai

Bal lugubre dans les monarchies africaines

Libreville FRANÇOIS HAUTER.

Publié le 17 août 2007

Le Figaro.fr

Actualisé le 17 août 2007 : 07h41

Vingt-troisième étape. Suite de
notre reportage autour du monde à la rencontre des Chinois et des
exilés de l’empire du Milieu. Au Gabon, devenu misérable, la colère
gronde contre les dirigeants et leurs protecteurs. Le sentiment
antifrançais est palpable. Les Chinois attendent de prendre notre
place.

On ne va nulle part sans a priori. Il y a trois mois, j’étais passé
à Dubaï, la capitale des Émirats arabes unis, où je m’attendais au pire
tape-à-l’oeil, au clinquant inutile. J’avais été étonné par le
développement intelligent et spectaculaire de ce pays moins riche que
le Gabon. À Libreville, où j’arrivais, je me réjouissais de retrouver
le petit émirat tropical, coquet, que je n’avais plus revu depuis vingt
ans. Il devait s’être spectaculairement développé. La réalité était
opposée : le Gabon était devenu un émirat misérable. Le tiers de son
million d’habitants vivait sous le niveau de pauvreté (un dollar par
jour). Libreville s’était défaite, elle s’étalait tristement avec ses
carcasses d’immeubles abandonnés sur le bord de mer, ses rues
défoncées, ses coupures de courant, ses égouts débordants. Dans les
quartiers populaires, des habitants fouillaient les poubelles et s’y
nourrissaient, dans une misère humide de flaques boueuses. À l’hôpital
central, les malades arrivés en urgence étaient posés sur le sol. Les
écoles comptaient soixante élèves par classe. La plupart des chaînes
d’hôtels internationales s’étaient retirées du pays.

Le Gabon, riche à milliards grâce à son pétrole, n’était plus
qu’une débâcle, un découragement, une reculade, un pays exsangue et
délabré. Derrière le boulevard triomphal Omar Bongo bordé d’immeubles
rutilants, j’étais replongé dans la crasse de Port-au-Prince, la
capitale misérable d’Haïti. C’étaient des bidonvilles à perte de vue,
des routes pitoyables menant vers les pays voisins. Les grèves se
succédaient en ville. C’était le seul moyen de se faire payer,
semble-t-il. Depuis 2006, l’État ne réglait plus ses factures. Les
Gabonais nommaient ce phénomène « l’évaporation ». Je tentais d’aborder
quelques intellectuels officiels, mais tombais sur des laquais : « Vous
êtes un journal d’opinion, il me faut d’abord prévenir le palais ! »,
tremblotait un M. M’Bot, ancien ministre semble-t-il (il y en avait
quarante- neuf à chaque remaniement). Pour me remonter le moral, je
dirigeais mes pas vers le Musée des arts et traditions populaires, sur
le front de mer. L’art des masques de la forêt gabonaise faisait rêver
les collectionneurs du monde entier. Le musée était à l’abandon. Mangé
par les insectes. Les réserves avaient été inondées trois fois en deux
ans. On appelait ici ces mauvais sorts des « coups de fusil nocturnes
».

Les esprits se vengeaient. Car le pays avait été pillé. J’avais
toujours porté un regard assez indulgent sur le phénomène de la
corruption. Après tout, c’était bien difficile de la stigmatiser, pour
nous qui n’avions jamais connu de privations. C’était comme demander à
un homme affamé depuis toujours de ne se servir qu’une demi-tranche
d’un énorme cake qu’on lui présenterait soudainement. Ce que nous
nommions «corruption», c’était la confiscation du cake entier par ce
vorace. Cela n’était pas bien du tout, mais c’était humain : l’homme
voulait mettre sa famille et ses proches définitivement à l’abri de la
misère. Omar Bongo, le président gabonais, n’était que le prédateur le
plus caricatural de l’Afrique. Au Cameroun, Paul Biya, lui aussi, avait
mis son pays en coupe réglée. Au Congo- Brazzaville, c’était Denis
Sassou N’Guesso ; dans l’autre Congo, celui de Kinshasa, la famille
Kabila ; au Togo, la famille Eyadéma. Mais la tension montait : aussi
bien Omar Bongo qu’Idriss Déby au Tchad, Sassou N’guesso et Paul Biya
vieillissaient. Et aucun de ces chefs n’avait préparé sa succession.
Les Chinois se réjouissaient de cette agonie lugubre de l’Afrique
francophone. Ils avaient poussé la provocation jusqu’à vouloir racheter
l’ancien hôtel particulier du ministère français de la Coopération, à
Paris – Jacques Chirac avait mis son veto.

Ils contemplaient le recul de la France sur le continent. Ils
attendaient que ces cartels de clans qui avaient profité au maximum de
la sécurité apportée par les Français (1) soient chassés. Ils
calculaient que ces transmissions de pouvoir se feraient sur le dos des
Français. Car partout en Afrique francophone, il était déjà écrit que
la colère de ceux qui s’étaient sentis floués par leurs dirigeants (95
% des populations de ces pays) se retournerait le moment venu contre
ceux qui avaient protégé les exactions de leurs anciens dirigeants.
Exactement comme en Côte d’Ivoire : l’émancipation vis-à-vis de
l’ancienne puissance colonisatrice serait d’autant plus violente
qu’elle serait tardive. À Libreville, cette colère était déjà palpable.
Au carrefour de Rio, qui dominait plusieurs quartiers et commandait
l’accès à des routes importantes, je ne m’étais guère attardé.

Les regards n’étaient pas bienveillants : « Ras-le-bol de voir les
Français ! », « Fous le camp ! », lâchaient des Gabonais attablés dans
des « maquis », les cafés du coin. « C’est comme au Rwanda ou en Côte
d’Ivoire ici, me disait le journaliste gabonais qui m’accompagnait, il
y a un fort sentiment antifrançais ici. Les gens ne le disent pas haut,
mais ils le pensent : la France nous impose ce dictateur. Elle ne nous
veut pas de bien. Elle encourage les prédateurs. » Dans les restaurants
français du centre-ville, les Blancs trinquaient au pastis, ils
semblaient ignorer cette exaspération : « Ce pays est béni des dieux,
et ça continuera ! », assurait un convive auquel je décrivais
l’ambiance du carrefour de Rio. Le Gabon n’était pas plongé dans une
drôle de guerre, mais dans une drôle de paix. Le peuple attendait son
heure, prêt à faire payer la sclérose de ses structures politiques et
sociales aux étrangers. Les Français seraient les premiers pillés. « Ce
sera effroyable lorsque cela éclatera, car la violence est contenue,
mais déjà présente. On pratique le supplice du pneu (2) pour les
voleurs, c’était inimaginable il y a vingt ans », m’expliqua un
sociologue gabonais. Le pays était devenu un théâtre d’ombres et de
simulacres. Les habitants jouaient les Tartuffe : « Les gens acceptent
d’être nourris par un chef plutôt que de lutter, expliquait un
coopérant européen, le pays recule. Les ministres passent leur temps à
attendre que le président ouvre l’armoire qui est derrière son trône.
Elle contient des mallettes remplies de billets de banque. » Les
Chinois sentaient bien le recul des Français, et occupaient les places
qu’ils abandonnaient. Dans l’industrie en particulier. Là où les
Français se faisaient critiquer pour le manque de solidité des routes
qu’ils construisaient (après les prébendes du palais, il restait moins
de goudron à étaler), les Chinois faisaient les routes eux-mêmes, plus
vite et plus solidement.

Sur le boulevard triomphal de M. Bongo, ils avaient construit tout
ce qui se voyait : l’Assemblée nationale, le Sénat. Ils avaient rénové
l’hôtel du premier ministre, ils s’activaient ces jours-ci sur une Cité
de l’information, où seraient regroupées les forces vives de la presse
locale. Celle-ci était dithyrambique sur l’action des Chinois. « Avec
les Chinois, c’est du concret ! », proclamaient les journaux. La Chine
n’avait évidemment pas de sympathie particulière pour le président
Bongo, mais elle en avait beaucoup pour son pétrole, son bois, son
manganèse et son minerai de fer. Pékin venait ainsi de débloquer trois
milliards de dollars de crédits pour un projet colossal, l’exploitation
d’une mine de fer à Belinga, détenue à 85 % par les Chinois. L’étonnant
dans ce projet était que les Chinois ne possédaient pas le savoir-faire
pour exploiter des gisements aussi gigantesques.

Mais la candidature chinoise avait été retenue par le président
Bongo, et le contrat signé dans des termes d’une confidentialité
absolue. Je n’étais pas étonné par le style monarchique du pouvoir
gabonais. Tous les régimes africains avaient cette tentation
monarchique, et il était naturel de laisser enfin les peuples du
continent maîtres de leur histoire. Ce n’était pas à nous, les
Français, de donner des leçons sur ce point aux Africains, alors que
nous avions vécu huit siècles sous le règne de deux familles. J’avais
rencontré des « monarques » admirables sur ce continent, comme Félix
Houphouët-Boigny. Ce qui me surprenait à Libreville, et dans toute
l’Afrique centrale plus généralement, c’était le silence de la France.
Il n’y avait qu’une seule explication possible : Omar Bongo payait tout
le monde en cash. Nous aussi. Avec ses collègues, les autres vieux
monarques de sa région, il était la caisse noire de la Ve République.
Que pouvait-on lui reprocher ? Rien. Il aurait fallu instituer une
règle dès le début. C’était maintenant trop tard. La « Françafrique »
pourrissait de ses compromissions. Les Chinois attendaient de prendre
notre place. Ils étaient dix mille environ au Gabon, dans les
quartiers, dans les bidonvilles, ils s’intégraient et parlaient un
français fleuri, avec l’accent de là-bas. Ils ouvraient des magasins de
vêtements, des restaurants aux prix imbattables. « Si on veut se faire
plaisir, me racontait un copain journaliste gabonais, on va manger chez
eux. On commence à aimer les nems ! » L’Afrique n’était pas le seul
continent qui ouvrait ses bras à la Chine. L’Asie du Sud-Est et le
Pacifique s’offraient eux aussi. Je quittais le Gabon et m’embarquais
pour Bangkok. Pour un dernier petit saut de 30 000 km par-dessus la
terre.

(1) Il y a six commandements militaires français en Afrique : l’un
à Libreville (Afrique centrale), un autre à Djibouti (Corne de
l’Afrique), un à Dakar (Afrique de l’Ouest), un à la Réunion (océan
Indien) et le dernier à N’Djamena. (2) Le supplice du pneu consiste à
passer un pneu autour des bras de la victime, à l’arroser d’essence et
à mettre le feu.


Prochain article :

Les maîtres du riz«Ce que nous nommions «corruption», c’était la
confiscation du cake entier par un vorace. Cela n’était pas bien du
tout, mais c’était humain.»

«La presse était dithyrambique sur l’action des «fils du ciel». «
Avec les Chinois, c’est du concret ! », proclamaient les journaux.»

Publicités
Cet article a été publié dans Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour « Afrique, continent de toutes les tares tyranniques??? »…assurément.

  1. Joël Didier dit :

    "Afrique, continent de toutes les tares
    tyranniques???"…assurément oui, si l’on en juge par la "brochette
    impressionnante" de tyrans conviés aux cérémonies marquant le 47e
    anniversaire de l’indépendance du Gabon.
    Esperons néanmoins que le
    nôtre ne se terrera pas indéfiniment à "l’hôtel Intercontinental" de
    Libreville, et essayera de comprendre pourquoi le petit émirat tropical
    d’Afrique (Le gabon) étale aussi dans "sa belle cité balnéaire": une
    misère humide de flaques boueuses, des immeubles abandonnés sur le bord
    de mer, des rues défoncées, des coupures d’eau et de courant, des
    égouts débordants…Là où, à richesse égale, les Émirats arabes unis
    ont su et continuent à bâtir une capitale financière futuriste (Dubaï).
    Alors, il nous sera encore permis de rêver, malgré la persistance d’une tragédie typiquement africaine!!!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s