Répression: Lapiro de Mbanga, Joe La Conscience, les jeunes camerounais jetés dans les univers concentrationnaires de Paul BIYA

Soupçonné d’avoir commandité les émeutes de la faim de février dernier au Cameroun, M. Lambo Sandjo Pierre Roger, alias Lapiro de Mbanga, artiste engagé et
candidat malheureux du Social Democratic Front (Sdf) aux dernières
élections municipales a été mis sous mandat de dépôt mercredi 9 avril 2008 à 13h
à la prison de Mbanga
.

Mes pères, mères, frères et
soeurs ont pété les plombs au Cameroun, enivrés qu’ils sont par la
folie meurtrière du pouvoir à vie.

Dieu pardonne-leur, ils ne
savent plus ce qu’ils font… à défaut de savoir ce qu’ils sont: des
auteurs et complices de violations et crimes contre l’humanité,
passibles de poursuites pénales devant les juridictions
internationales, quand bien même ils se seront auto-immunisés au
Cameroun.

De grâce monsieur Paul BIYA,
revenez à la raison, libèrez Lapiro de Mbanga, Joe La Conscience et
tous les jeunes qui croupissent en ce moment dans vos univers
concentrationnaires…

Montrez au monde, malgré votre répression aveugle, que vous avez encore un brin d’humanisme enfoui en vous..

Merci

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Cameroun : Celestin Monga , Lettre ouverte à Lapiro ou le procès du régime Biya

Célestin Monga : camer.beMon cher complice Ndinga Man 

Je ne vais pas te demander comment tu vas. Je
sais bien que, du fond de ta cellule de prison, tu es en grande forme
intellectuelle et que tu nous prépares déjà les textes pimentés de ton
prochain album. J’imagine bien la pitié que tu dois éprouver pour tes
pauvres policiers mal payés qui sont chargés de t’humilier jour et
nuit.

Je sais la dose de bienveillance que tu
entretiens sûrement à l’égard de ces fonctionnaires zélés comme le
"commissaire", le "procureur" ou le "juge", ces braves compatriotes qui
ne font qu’appliquer les instructions de la hiérarchie. Ironie du sort
: tu n’as cessé de te battre pour ces gens-là pendant toute ta vie
d’adulte. Et voilà : ces souffreteux t’infligent maintenant les petites
et grandes humiliations qui leur donnent l’illusion de disposer d’une
parcelle de pouvoir. Pour une fois dans leur vie, ils sont, eux aussi,
"quelqu’un".

Tant qu’il s’agit de montrer à l’antenne des Nègres hilares qui dansent le ndombolo, le "gouvernement" est serein 
 
Mais tu le savais. Tu n’as jamais été dupe. Tu n’as jamais été un
Mboutoukou…La vie imite parfois les mauvais films western de notre
enfance : aucun bienfait n’est jamais impuni. Ceux qui bénéficient le
plus de ta générosité sont souvent ceux qui se sentent humiliés par
elle. Ils se sentent redevables et donc coupables. Ils peuvent se
montrer hargneux, fourbes, implacables. Je suis sûr que tu dois sourire
tous les matins et tous les soirs en les voyant déambuler devant toi
avec leurs faux airs sérieux, leurs costumes mal coupés et leur faconde
imbécile. Ils ont faim. Ils ont peur.

Ils ont des enfants à nourrir. Ils ne peuvent te
regarder dans les yeux et te dire ce qu’ils pensent véritablement au
fond d’eux-mêmes, à savoir que tu es leur héros. Ils doivent bien faire
semblant de respecter les ordres reçus, pour mériter leur maigre
pitance. Sinon, ils pourraient eux-aussi se retrouver au cachot. Comme
tous ces ministres de pacotille que l’on ramasse au hasard des humeurs
du "Président de la République", et qui passent sans transition des
fauteuils en cuir moelleux de leurs Mercedes volées au sol humide et
puant des prisons de Yaoundé ou de Douala.

Toi au moins, tu n’as jamais habitué ton corps
aux bonnes choses qui font si mal lorsqu’on en est brutalement privé.
Tu as toujours été un citoyen de base et le succès international au
niveau de ta carrière ne t’a jamais éloigné de ta modeste maison de
Mbanga. Tes repères sont restés les mêmes, tes amis aussi. Tu n’as
jamais eu besoin d’être nommé par "décret présidentiel" à un strapontin
quelconque pour être quelqu’un. Tu es né seigneur et tu le resteras,
que ce soit dans les plus grands palaces de ce monde ou au fond de ta
cellule infecte de prison.

En revanche, le commanditaire principal de ton
arrestation et des tortures physiques et mentales dont tu es l’objet, a
toujours été un esclave et le demeurera toute sa vie. Le fait qu’il se
déguise dans des costumes trois pièces et qu’il se proclame chef de
l’Etat depuis un quart de siècle ne changera rien à son destin : son
histoire sera toujours celle d’un vieux Nègre aigri et complexé,
tragiquement échappé d’une mauvaise bande dessinée. Même s’il nous
survit comme il le proclame régulièrement, son éloge funèbre que nous
écrirons collectivement, peut-être depuis nos tombes, en dira long sur
son degré de machiavélisme et sa petitesse.

Grand Ndinga Man, 

Je sais aussi que ton angoisse en ce moment
concerne surtout Louisette, ton épouse, et les enfants. Comment se
débrouillent-ils sans toi ? Comment vivent-ils ton absence de la maison
? Comment gèrent-ils la douleur de te savoir fragile et vulnérable
derrière des barreaux, jeté tout nu à même le sol sous les regards
méprisants de tes geôliers, livré en pâture à la pitié du monde ?

A cause de nos nègreries gouvernementales,
l’Etat subit chaque année un manque à gagner financier que j’estime à
presque 4 pourcent du produit intérieur brut, soit environ 400
milliards de FCFA
 
 
Je te rassure : Louisette est calme et réfléchie. Tu lui manques, bien
sûr, ainsi qu’à Rebecca, ta petite fille de sept ans à qui j’ai parlé
au téléphone hier. Mais n’aie pas d’inquiétude : toutes les deux
portent leur douleur avec une classe et une dignité dont seules les
femmes camerounaises sont capables. Louisette s’occupe héroïquement des
enfants pendant ton absence. Elle est admirable. Elle est le symbole de
ce pays-là, dont toi et moi ne désespérerons jamais.

Big Katika fô Mbanga 

Ceux qui t’ont traîné une nouvelle fois en
cellule sont des joueurs de poker. Ils sont convaincus que le moment
leur est propice pour procéder librement à toutes les malversations
politiques possibles : la hausse des salaires, au demeurant
insignifiante, que "le Président" a généreusement consentie aux
fonctionnaires et aux soldats (comme si l’argent venait de sa poche),
leur donne l’illusion d’avoir la situation en mains, comme ils aiment
si bien le dire. Les cours record du baril de pétrole offre quelques
centaines de milliards de francs supplémentaires pour acheter quelques
âmes indociles. Les communiqués hypocrites de la communauté
internationale ne portent que sur le Zimbabwe et le Tibet, ces lieux à
la mode. La léthargie et l’épuisement mental des leaders de
l’opposition sont des gages de tranquillité. Même les intellectuels
(les "longs crayons" comme tu les appelles) sont essoufflés.

L’ensemble de ton oeuvre musicale le prouve, de
Persévérance, ton premier album (1978) à Constitution constipée, ton
dernier single (2008) : tu t’es préparé toute ta vie à assumer ce qui
t’arrive aujourd’hui. C’est triste et banal dans le contexte du
Cameroun actuel, marqué par des harcèlements de petits commerçants, des
arrestations arbitraires (Mboua Massock), des enlèvements et détentions
extrajudiciaires (Joe la Conscience), des accidents mystérieux
(Jean-Michel Nintcheu), des assassinats odieux (Jacques Tiwa), la
privatisation de la violence d’Etat par le biais d’un renforcement de
milices privées aux ordres d’individus louches, et le médiocre cinéma
de la chasse aux hauts fonctionnaires corrompus (Opération Epervier).

Fabien Eboussi Boulaga, ce philosophe que le
monde entier nous envie mais que personne n’écoute à Yaoundé,
s’interrogeait récemment : "Sommes-nous en voie de nous installer pour
longtemps dans une société où règnent le mensonge, la funeste passion
de l’enrichissement soudain, une joyeuse insouciance barbouillée de
sang, de crasse, de stupre accompagnant la destruction de notre
humanité ?" Oui, malheureusement.
 
Grand Ndinga Man 

J’y pense : 2008, déjà. 2008, 1991. Dix-sept ans.
Les jours semblent reculer et l’histoire du Cameroun bégaie. Bien sûr,
nous savons que l’histoire est tragique. Mais quelle douleur d’observer
que, depuis 1991, notre pays a parcouru le chemin. . . à l’envers.
Quelle déception de te savoir dans une cellule comme celle où beaucoup
de Camerounais se trouvaient il y a une vingtaine d’années, simplement
parce que l’on te soupçonne d’avoir exprimé une opinion, et d’avoir
exercé ton droit citoyen de dissidence. Quel cauchemar de constater que
les nombreux sacrifices consentis par tant de générations de
Camerounais ont été gaspillés. Et de se sentir ramené si longtemps en
arrière lorsque c’était moi qui passais des nuits en cellule, pendant
que Ben Decca, André-Marie Tala, Djeukam Tchameni, Charles Tchoungang,
Protais Ayangma et toi dépensiez votre souffle à travers le pays pour
me faire libérer.

Il faut se remettre constamment en cause, ne
pas céder aux crises d’ego qui font croire que l’on a réussi dans la
vie parce qu’on a décroché un diplôme, un bon travail, un bon salaire
et une belle maison, généralement adossée d’ailleurs sur un crédit
bancaire?
 
 
Au-delà de nos itinéraires croisés et de nos microscopiques cas
individuels, quelle tristesse de voir notre pays revenu pratiquement à
la case départ, et s’enfoncer allégrement dans le néant : fin février,
en l’espace de cinq jours, plus d’une centaine de personnes ont trouvé
la mort dans des violences policières – simplement parce qu’elles
avaient organisé des marches de protestation contre la vie chère,
contre le scandale de la corruption, contre les ambitions du monarque
d’Etoudi. Une centaine de morts dans un pays de 20 millions
d’habitants, c’est l’équivalent de 1.500 morts ici aux Etats-Unis.
Pourtant, les prophètes de la démocratie de la Maison Blanche, du
Pentagone et du Congrès, ceux-là mêmes qui voudraient imposer au monde
entier des leçons d’éthique et de liberté se sont tus. Ils ont détourné
le regard. Les actions courageuses de sensibilisation organisées par
des militants de défense des droits de l’homme ne les ont pas émus. Il
faut dire que ni les 200.000 morts du Darfour, ni les 4 millions de
morts du Congo ne les ont sortis de leur "long sommeil dogmatique"
(Achille Mbembe). Ce n’est donc pas la disparition de quelques Bantous
sous le soleil de plomb et l’humidité des tropiques qui perturberait
leur sérénité et leur bonne conscience.

Plus grave encore, des milliers de Camerounais
meurent chaque jour silencieusement à travers le pays, pour diverses
raisons : ils n’ont pas accès à l’eau potable ; ils ne peuvent se
rendre au dispensaire le plus proche, souvent situé à plus de dix
kilomètres ; ou ils s’y sont rendus, juste pour constater que ces
soi-disant centres de santé ne disposent ni de médicament, ni de
l’équipement minimal, ni d’eau, ni d’électricité, ni même de médecin.
Ils meurent aussi parce qu’ils tentent de vaquer à leurs occupations et
se retrouvent dans de terribles accidents de la circulation?un
demi-siècle après l’indépendance, les pistes que les colons nous
avaient généreusement léguées ont disparu, faute de maintenance.
Pendant ce temps, le monarque d’Etoudi apprend à jouer au golf et à
écouter Mozart. Tiger Wood n’a qu’à bien se tenir?

Même la liberté de la presse que Pius Njawe et
les autres croyaient avoir conquise de haute lutte en 1991 paraît
désormais un souvenir lointain. Oui, bien sûr, plusieurs radios et
chaînes de télévision privées ont reçu toutes les autorisations,
licences et parfois même subventions et soutiens financiers nécessaires
à leur activité. A condition d’afficher des grilles de programmes qui
célèbrent la futilité, les faits divers, le divertissement et la
nègrerie la plus crasse. Tant qu’il s’agit de montrer à l’antenne des
Nègres hilares qui dansent le ndombolo, le "gouvernement" est serein.
Quant aux médias qui osent diffuser des chansons de toi ou de Longué
Longué, dénoncer la corruption, la débauche, l’impunité, tant pis pour
leurs promoteurs :

on leur enverra d’abord des inspecteurs d’impôts.
Puis, des huissiers. Equinoxe TV, Radio Equinoxe et Magic FM en ont
fait la triste expérience. S’ils ne captent pas le message, on leur
enverra des tortionnaires de la Sécurité militaire (Semil), ceux-là
mêmes qui ont les mines les plus patibulaires. Ensuite, on les jettera
en prison après des parodies de procès sur des prétextes divers, ou on
leur organisera carrément des accidents de la circulation. Personne ne
se doutera de rien, puis qu’il est de notoriété publique que les routes
et les véhicules circulant dans le pays sont en piteux états, et que la
plupart des conducteurs à qui l’Etat a délivré un permis ne savent pas
vraiment conduire?
 
Big Katika fô Mbanga 

L’élite politique, tu m’en as toujours parlée.
Cela a toujours été un sujet de désaccord entre toi et moi. Je trouvais
que tu étais trop dur, trop impatient avec eux. Je leur trouvais des
circonstances atténuantes. C’est difficile d’être réduit pratiquement
au chômage, d’être clochardisé, de vivre grâce à la charité de quelques
militants, de recevoir régulièrement du gaz lacrymogène au visage, et
de demeurer un homme libre. Ils ont eux aussi des familles à nourrir,
n’est-ce pas ? J’espérais qu’ils finiraient par faire le bilan de leurs
propres actions, constater leur inefficacité, et en tirer eux-mêmes les
conséquences. Malheureusement, ils en sont incapables. Ils ont
tellement rêvé de se substituer à leur modèle d’Etoudi qu’ils ont fini
par lui ressembler. Au fond, ce n’est pas surprenant. Ces hommes-là
sont faits du même moule. Ils partagent le même imaginaire. Ils sont
vivants et nous nous en félicitons. Mais nous devons faire leur deuil
politique et moral, et célébrer leurs funérailles.

Paul Valéry l’a écrit quelque part : "Le
pouvoir n’a que la force qu’on veut bien lui attribuer ; même le plus
brutal est fondé sur la croyance
  
 
Assemblée : camer.beReste
"l’Assemblée nationale", dont les trois quarts des membres sont des
prisonniers de droit commun en sursis. Ils ont tous compris la grande
stratégie de vie au Cameroun depuis vingt-cinq ans : il faut s’enrichir
par tous les moyens les plus illicites, et ensuite se battre pour être
"élu" député du parti au pouvoir. Réfugié alors dans l’hémicycle de
Ngoa Ekelle, sanglé dans le costume de représentant de la nation,
arborant une écharpe tricolore avec glands à franges dorées, l’on peut
chanter à tue-tête les louanges du "Président de la République" devant
les caméras et rire discrètement sous cape. Je me demande cependant
quelle est leur attitude lorsque les lumières s’éteignent.
Entendent-ils leur conscience (cette petite voix céleste dont parlait
Rousseau) ? Ont-ils l’intention d’envoyer tous leurs enfants, petits
enfants et autres familles s’installer définitivement à l’étranger ?
Que leur reste-t-il du Cameroun ? Leur reste-t-il des larmes pour
pleurer ? Leurs yeux-sont-ils si secs ?

Sont-ils tous devenus aveugles lorsque, ce 10
avril, ils ont accepté de modifier la Constitution selon les termes
précis que le monarque leur avait imposés ? Posée comme cela, la
question est d’une naïveté impardonnable. Bien sûr qu’ils ne sont pas
aveugles. Ils sont simplement égoïstes et cyniques. Après avoir obtenu
des augmentations de salaires et indemnités, les "députés" ont été
sommés de s’aligner sur la ligne du parti au pouvoir, faute de quoi ils
perdaient leur mandat, source de revenus et statut social.

Et pour bien faire comprendre aux éventuels
récalcitrants que le "Président de la République" ne rigolait pas,
quelques anciens ministres avaient été jetés en prison peu avant la
réunion de l’ "Assemblée nationale", sous le prétexte de la lutte
contre la corruption. Le message était clair : ceux qui oseraient
s’opposer à la volonté du Palais se retrouveraient immédiatement
derrière les barreaux, pour une des nombreuses malversations,
détournements et trafics dont tous les "députés" sont coupables. La
technique a fonctionné : l’usage de la carotte d’une main pour amadouer
les plus naturellement coopératifs, et le recours à la force la plus
brutale pour secouer les quelques rares farceurs qui auraient des
problèmes de conscience.

Tu connais mon avis sur la question de la
révision : cette Constitution de 1996 est diabolique parce qu’elle
porte en son sein les germes d’une guerre civile et même d’un génocide
au Cameroun. Il fallait donc la modifier, mais de fond en comble, dans
le cadre d’une grande conversation ouverte à toutes les sensibilités
sociales et politiques, et sûrement pas pour supprimer la limitation
des mandats présidentiels. Pas pour accommoder l’angoisse existentielle
d’un individu qui, sentant venir sa fin, panique face à son maigre
destin et croit pouvoir sinon ressusciter, du moins se réincarner en un
autre.

Tu vois, Lapiro, en un sens, la situation est
même plus préoccupante aujourd’hui : en 1991-92, nous avions au moins
l’avantage de l’innocence, peut-être même de la naïveté. Certains
d’entre nous croyaient vraiment pouvoir changer le pays. Nous
bénéficiions d’un leadership intellectuel et moral d’hommes comme Mongo
Beti, Ambroise Kom, Fabien Eboussi Boulaga ou Jean-Marc Ela, des gens à
l’aise dans leur peau, n’attendant aucun subside, aucune subvention, ni
aucune validation quelconque du monarque d’Etoudi. Les élites
politiques sorties de l’ombre avaient au moins l’excuse de l’ignorance
et de l’impréparation. Dix-sept ans après, l’incompétence politique
n’est plus acceptable. Tu avais donc raison d’être particulièrement dur
avec eux.

Big Katifa fô Mbanga 

Une chose dont les Camerounais ne parlent jamais,
c’est le coût direct et indirect de la situation de crise larvée dans
laquelle notre pays est enfoncé depuis si longtemps, sur les plans
humain, financier, économique, politique et moral.

Nous avons épuisé notre stock de naïveté et de
patience. Nous ne pouvons continuer ni d’attendre le Messie, ni de
compter sur la bande de braves hurluberlus qui jouent à être les
leaders de l’opposition
 
 
Le coût humain, tout le monde le connait, y compris ceux qui jouent
avec les chiffres du nombre des victimes. Qu’importe que l’on ait
dénombré "seulement" des dizaines de morts lors des événements
tragiques de février, ou qu’il y en ait eu des centaines. L’histoire de
notre pays est, malheureusement, l’histoire de la violence et de
l’impunité. Mais nous devons tous admettre qu’un Camerounais qui perd
sa vie aujourd’hui, simplement parce qu’il exprimait son opinion et son
ras-le-bol face à l’injustice est un mort de trop sur notre conscience
collective. Dans un tel contexte, il est à la fois dérisoire et de très
mauvais goût d’engager une polémique autour du nombre de victimes. Cela
a les relents d’une comptabilité funèbre.

Et puis, quid des morts anonymes qui jalonnent
notre quotidien ? Qui comptabilise ces Camerounais innombrables qui se
retrouvent à la morgue de l’hôpital Laquintinie et d’autres centres de
santé, parce qu’ils n’ont pas eu l’attention médicale à laquelle leur
citoyenneté énoncée dans la Constitution leur donnait droit ? Qui
compte le nombre de ces enfants morts-vivants qui hantent chaque nuit
les rues de Douala et Yaoundé comme des âmes damnées ou des fantômes ?
Qui s’intéresse à ces milliers d’enfants abandonnés qui reniflent
quotidiennement de la colle (la drogue des pauvres) dans les taudis de
Maroua ? Qui s’intéresse aux enfants de tous âges abandonnés dans des
orphelinats du Cameroun, morts avant même d’être nés ? Qui mesure
vraiment le coût humain de cette crise que nous a offerte la politique
dite du Renouveau ?

Grand Ndinga Man 

Je sais que tu aimes l’argent comme la plupart de
nos compatriotes. Laisse-moi te donner un ou deux chiffres sur le coût
financier et économique de la crise, qui est également astronomique. A
cause de nos nègreries gouvernementales, l’Etat subit chaque année un
manque à gagner financier que j’estime à presque 4 pourcent du produit
intérieur brut, soit environ 400 milliards de FCFA. Il ne s’agit pas
seulement de pertes de recettes douanières et d’impôt qui ne se
matérialisent pas. Il s’agit aussi de taxes sur des activités et
revenus privés perdus à cause de l’instabilité politique, des revenus
publics partis en fumée à cause des retards sur des investissements
publics et privés, du déficit des revenus touristiques, etc. A cela, il
faut ajouter le gaspillage des fonds publics, comme les centaines de
millions de dépenses supplémentaires de fonctionnement pour la police
et les forces armées ; les achats d’équipements imprévus et inutiles
(armes, munition, gaz lacrymogène, etc.) ; les frais de mission et de
"motivation" des officiers de l’armée, des leaders politiques affamés,
et des chefs traditionnels transformés en clochards et en mendiants ;
le financement des promenades à travers le pays de "missions de soutien
et de sensibilisation"?

Paul Biya : camer.beBien
sûr, le monarque d’Etoudi n’en n’a cure : depuis trois ans, la Société
nationale des hydrocarbures verse chaque année dans les caisses de
l’Etat (qu’il considère comme sa propriété privée) 500 milliards de
Fcfa au bas mot. Où va cet argent ? Qui dispose de la signature sur
l’usage des fonds ? Où sont les gourous internationaux qui parlent de
"transparence" et mesurent la "bonne gouvernance" ?
Pire que tout cela est le coût symbolique et politique de notre
descente aux enfers. Au pays, des millions de Camerounais se sentent
abandonnés à eux-mêmes, trahis dans leurs rêves. Leur révolte se réduit
à des séances de prières et à quelques crises de colère épileptique,
souvent d’ailleurs suivies de cures de jouissance effrénées lors des
cérémonies de deuil, funérailles et mariages. Avec un taux de chômage
avoisinant 60 pourcent de la population active, le culte des plaisirs
faciles, le divertissement, et les visites régulières chez les sorciers
semblent être les seules voies de salut.

Ce profond découragement et cet effondrement des
ordres des valeurs sont bien notés à l’extérieur, et l’image et la
crédibilité du pays en prennent un terrible coup. Obtenir un visa et
traverser les frontières aujourd’hui avec un passeport camerounais
relèvent de la gageure. Un compatriote de Houston m’a raconté récemment
qu’il avait mis son passeport en vente sur le website Ebay.com pour un
dollar symbolique. Personne n’en n’a voulu…

Oui, Ndinga Man 

Le Cameroun est aujourd’hui une triste métaphore
de notre continent. La misère et la souffrance nous ont déshumanisés. A
Washington, beaucoup d’Américains à qui je parle de la situation au
pays haussent négligemment les épaules. Les plus sincères soulignent ce
qui, à leurs yeux, nous caractérise : accoutumance à la misère et au
fatalisme ; superficialité des élites jouisseuses ; acceptation passive
d’une existence au rabais ; crises de violence à répétition ; bref, le
désespoir permanent et goût immodéré pour l’insincérité.

J’ai appris à gérer ma colère. Je ne me fâche
donc pas quand j’entends des gens qui nous veulent du bien nous décrire
en ces termes. Lorsque j’explore le fondement de leurs opinions, ils le
disent clairement : l’Afrique n’a pas eu le monopole de la souffrance
et de l’injustice. Mais alors que d’autres communautés ont su vaincre
les malédictions de l’histoire et se sortir de l’oppression, les
Africains se seraient surtout enfermés soit dans un nationalisme
primitif, soit dans une aigreur stérile contre le passé, se
positionnant aux yeux du monde comme des victimes éternelles n’ayant à
offrir à la conscience de l’humanité que leurs pleurs et leur amertume.
Ils seraient en quelque sorte de ces peuples qui abusent de la
malchance?
 
Big Katika fô Mbanga 

Tu m’as parfois demandé de te parler de la vie à
Washington, de la façon dont les Camerounais ici et ailleurs dans le
monde s’organisent pour influencer positivement ce qui se passe au
pays. Oui, beaucoup d’associations ont été créées un peu partout, et
certains compatriotes y mettent toute leur énergie, leur courage et
leur passion. Ils organisent régulièrement des marches de
protestations, collectent des signatures pour des pétitions,
interpellent les journalistes et les organisations de défense des
droits de l’homme. Ils font un travail ingrat, utile, mais
malheureusement souvent inefficace.

L’exil est un défi constant. Il a évidemment de
nombreuses dimensions. Il n’a pas besoin d’être géographique. Il peut
se vivre à l’extérieur de son pays, tout comme il peut être intérieur
et psychologique. Je veux dire par là qu’on peut vivre dans son propre
pays et être en exil. C’est ton cas en ce moment, et celui de plusieurs
millions de Camerounais qui vivent au Cameroun mais n’y ont pas le
droit de vote, ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l’école, ne
peuvent pas se soigner. On est en exil dans son propre pays, dans sa
propre peau, dans sa propre existence lorsque l’on est contraint de
vivre alors qu’on est considéré comme étant socialement mort.

Les Africains de la diaspora subissent souvent un
double exil : ils vivent physiquement en dehors du pays qui les a vus
naître, loin de leurs familles et amis. De plus, ils sont
psychologiquement en dehors d’eux-mêmes. Coupés du sol natal et
également coupés de l’idée qu’ils se font de leur propre vie, ayant
perdu beaucoup de repères, comme des personnages des romans de Sony
Labou Tansi… Naturellement, beaucoup d’entre nous souffrons de
troubles mentaux divers comme l’anxiété ou la dépression, souvent sans
le savoir. Je dis à mes amis ici que nous devrions tous avoir en
permanence des comprimés de Prozac dans nos poches? Ceci n’est pas une
affaire de statut social ou de moyens financiers. Car il ne faut pas
confondre le bien-être, qui est une affaire individuelle, et le bonheur
qui, chez les Africains, est souvent une question collective. L’aisance
matérielle à laquelle certains d’entre nous ont droit en Occident ne
leur confère pas nécessairement le bonheur de se sentir citoyens
accomplis du monde. La grande question qui se pose à chacun d’entre
nous qui vivons en exil est donc de savoir comment convertir le
bien-être relatif auquel nous sommes parvenus grâce à notre travail, en
vecteur de production de bonheur collectif au pays.

Comment maximiser l’exil ? Comment convertir le
bien-être individuel auquel les Camerounais des Etats-Unis, d’Europe ou
d’Asie peuvent accéder en un bonheur collectif ? Le premier réflexe est
généralement de verser dans des actes de charité. Se contenter
d’envoyer un peu d’argent au pays de temps à autre aide certes quelques
familles là-bas. Cela nous donne aussi bonne conscience. Nous pouvons
alors dormir sur nos deux oreilles avec le sentiment d’avoir rempli
notre mission. Mais cela ne sera jamais suffisant. On n’a jamais vu un
pays se développer simplement grâce à la générosité de quelques
bienfaiteurs ou à la charité de sa diaspora. Malgré notre bonne foi,
malgré la noblesse de nos intentions, malgré l’ampleur de notre
générosité, les résultats de nos actions sur le terrain demeurent
souvent insignifiants.

Complice Ndinga Man 

Comprenons-nous bien : je ne prétends pas qu’il
soit inutile d’envoyer au Cameroun des transferts par Western Union,
Moneygram, ou par d’autres moyens. Je ne prétends pas que les ouvrages
scolaires, les ordinateurs ou les médicaments dont nous remplissons les
containers en partance pour l’Afrique soient inutiles. Ils permettent
d’éduquer des enfants et de sauver des vies. Mais dans l’ensemble, la
rentabilité économique et sociale de ces opérations reste marginale.
Après avoir envoyé d’énormes sommes d’argent au pays pendant cinq, dix
ou vingt ans, beaucoup d’émigrés s’aperçoivent que les personnes ou les
institutions que nous croyons avoir aidées se trouvent plus ou moins
dans la même situation, et continuent de dépendre de notre générosité
pour leur survie. On a donc parfois l’impression d’avoir simplement
retardé une échéance douloureuse. La vraie question qui se pose est
alors non pas celle de notre générosité, mais celle de l’efficacité et
de la durabilité de nos actions.

Nous devons diversifier nos méthodes
d’intervention. Il faut se remettre constamment en cause, ne pas céder
aux crises d’ego qui font croire que l’on a réussi dans la vie parce
qu’on a décroché un diplôme, un bon travail, un bon salaire et une
belle maison, généralement adossée d’ailleurs sur un crédit bancaire?
Il faut s’organiser plus rigoureusement pour changer les conditions de
vie là-bas, et rendre les populations autonomes. Je ne crois pas que le
destin de l’Afrique se joue à l’étranger mais quelques actions de
lobbying bien ciblées à Washington, Paris ou Bruxelles peuvent
influencer positivement les politiques publiques chez nous. Coréens,
Chinois, Juifs et bien d’autres communautés d’émigrés se sont
organisées pour peser efficacement sur les choses dans leur pays. Il
serait utile d’étudier l’expérience de ces communautés dont les membres
de la diaspora sont parvenus à influencer très positivement le
développement politique et économique de leur pays. Non pas pour les
répliquer mimétiquement chez nous car chaque contexte est particulier,
mais pour en tirer d’éventuelles leçons dont nous pouvons nous
inspirer.

Attention : la raison principale pour laquelle
les diasporas coréenne, chinoise ou juive sont capables de mener des
actions efficaces dans leurs pays d’origine, c’est l’assurance qu’ils y
disposent d’un système efficace de bonne gouvernance politique. A
Seoul, Tel-Aviv ou Beijing, les fonctionnaires impliqués dans les
transferts de ressources, de savoir et de matériel provenant de
l’étranger ont généralement un sens civique élevé. Ils ont été formés
pour valoriser l’intérêt collectif, considéré comme condition sine qua
non à l’intérêt individuel. Chacun, à son niveau de responsabilité,
mesure la chance dont le pays dispose de pouvoir compter sur
l’engagement de ceux qui sont partis.

La techno-structure administrative est donc
préparée à faciliter les transferts de compétence, de technologie, et
de ressources. Des institutions dignes de ce nom sont en place pour
accueillir et même susciter l’implication de ces hommes que le pays a
formés et qui sont partis. Au Cameroun en revanche, l’on n’a
qu’indifférence, mépris ou jalousie à l’égard de ces compatriotes
émigrés qui ont eu le tort de quitter la misère nationale. Les maigres
dons qui sont envoyés de par le monde pour aider des organisations à
but non lucratif, des écoles, des centres de santé ou des associations
villageoises sont considérés comme des sources de profit. Les personnes
résidant à l’étranger et désireuses de contribuer au développement sont
systématiquement rançonnées par des douaniers et des fonctionnaires
aigris.

Les migrations peuvent avoir un impact économique
énorme : les transferts de fonds que les Africains de la diaspora
envoient tous les mois au pays et financent aussi bien la consommation
que l’investissement. Dans des pays comme le Cap Vert ou le Ghana, ces
transferts représentent de larges fractions du revenu intérieur. Toutes
choses étant égales par ailleurs, les taux de pauvreté sont donc moins
élevés au sein des communautés disposant d’une large diaspora qui sert
de réseau commercial et financier au groupe. Beaucoup de commerçants
sénégalais, maliens ou burkinabè de New York ont pu commencer leurs
activités avec des crédits fournisseurs obtenus au sein de réseaux
communautaires. Au-delà de son poids financier, la diaspora peut
influencer le politique et l’institutionnel, les schémas sociaux et
même les manières de voir. Les communautés expatriées les plus
disciplinées peuvent s’organiser en lobbies d’influence très efficaces.
Mais le plus important est la capacité de la diaspora à travailler
étroitement avec ceux restés au pays pour lancer de puissantes
initiatives citoyennes qui permettent de changer les mentalités et de
crédibiliser l’espoir.
 
Grand Ndinga Man 

Lapiro de Mbanga : camer.beL’heure
est grave, tu le sais aussi bien que moi. Nous avons épuisé notre stock
de naïveté et de patience. Nous ne pouvons continuer ni d’attendre le
Messie, ni de compter sur la bande de braves hurluberlus qui jouent à
être les leaders de l’opposition. Comme leur double d’Etoudi, ils sont
mentalement épuisés. Nous devons même avoir pitié d’eux, honorer leur
service à la nation, et les envoyer au musée de l’histoire dont ils
n’auraient jamais dû sortir.

Nous devons prendre notre destin en mains. Car
personne d’autre ne le fera à notre place. Ni ces hauts cadres de
l’administration obnubilés par le énième remaniement ministériel, ni
les officiers de l’armée, transformés pour la plupart en propriétaires
immobiliers ou en commerçants, ni même la fameuse communauté
internationale, qui n’a jamais cru un seul instant que les Africains
méritaient eux aussi de choisir librement leurs dirigeants. Il suffit
d’observer le silence complice de ces promoteurs de la démocratie, qui
n’hésitent pas à faire le tour du monde pour aller imposer leur
conception de la liberté en Irak, qui se mobilisent pour encourager le
changement en Ukraine ou au Kosovo, mais sont aux abonnés absents
lorsqu’il s’agit du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, du Tchad ou du Congo.

Paul Valéry l’a écrit quelque part : "Le
pouvoir n’a que la force qu’on veut bien lui attribuer ; même le plus
brutal est fondé sur la croyance. En somme, tout pouvoir est exactement
dans la situation d’un établissement de crédit dont l’existence repose
sur la seule probabilité (d’ailleurs très grande) que tous les clients,
à la fois, ne viendront pas le même jour réclamer leurs dépôts." Il est
temps que les 20 millions de Camerounais aillent au guichet de cette
banque qui a mis notre société en faillite.

Nous devons affronter notre destin avec courage
et optimisme. Nous devons organiser une large coalition citoyenne,
au-delà des clivages idéologiques, politiques et ethniques artificiels
qui divisent notre pays. Je l’ai toujours dit : 95 pourcent des
Camerounais ont les mêmes problèmes (pauvreté, chômage, éducation de
leurs enfants, accès à la santé). Les habitants de l’Extrême-Nord ont
besoin d’eau potable, comme ceux de la province du Centre. Ceux de
l’Est ont besoin de routes pour désenclaver leur région et évacuer
leurs produits sur le marché, exactement comme ceux du Sud-Ouest.

L’hôpital public de Sangmélima n’a pas plus de
médicaments que celui de Bamenda. Les écoles publiques de Kousséri sont
aussi déglinguées que celles de Bot-Makak. L’eau potable est aussi rare
à Nkongsamba qu’elle l’est à Ebolowa. L’électricité est un luxe à
Meiganga, tout comme elle l’est à Nanga-Eboko ou Bangangté. Mamfé
demeure une ville enclavée, coupée du monde, tout comme Yokadouma et
Moloundou. La misère est aussi violente à Batouri qu’à Garoua.
L’écrasante majorité des Camerounais est unie dans sa souffrance.

En revanche, la minorité trans-ethnique qui gère
le pays est solidaire dans la défense de ses intérêts. Un milliardaire
Bamiléké a généralement les mêmes préoccupations qu’un milliardaire
Foulbé ou Beti. Ces gens-là éprouvent rarement de la compassion pour le
petit peuple, les "sauveteurs", les "ndos" et les "Tchouk head" dont tu
chantes si bien les malheurs. Il n’y a donc pas de raison que nous nous
laissions manipuler par les étiquettes ethniques vides de sens que
veulent nous accoler les affairistes de la politique.

Nous devons organiser une ferme protestation, et
arracher notre avenir des mains de ceux qui nous ont prouvé qu’ils en
étaient totalement indignes. Comme les Américains et les Français il y
a plus de deux siècles, comme les Sud-africains en 1990, comme les
Polonais et les Ukrainiens hier, nous devons exiger que notre
citoyenneté et notre dignité nous soit restituée. Pour cela, nous
devons penser en priorité à des actions non-violentes mais nous ne
continuerons pas de tendre la joue droite à ceux qui nous giflent la
joue gauche.

Après tout, Jésus-Christ, homme non-violent s’il
en fut, avait dû se résoudre à recourir au fouet pour chasser les
incorrigibles marchands de Jérusalem : "Il fit un fouet avec des
cordes, et les chassa tous du Temple ainsi que leurs brebis et leurs
b?ufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs
comptoirs, et dit aux marchands de colombes : Enlevez cela d’ici. Ne
faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic !" (Evangile
selon Saint-Jean, chapitre 2, versets 13-22).

Il y a toujours de nombreuses raisons de ne rien
faire. Nous ne pouvons plus attendre. Le temps est venu de chasser des
marchands du temple du Palais d’Etoudi. Nous devons le faire en évitant
la haine et les règlements de compte, en affichant un niveau d’exigence
éthique qui nous distingue de ces gens-là. Nous devons éviter les
syndromes du Liberia ou du Rwanda. Je ne te détaillerai pas ici les
modalités pratiques des actions citoyennes que nous devons engager. Des
yeux voyeurs et indiscrets ne manqueront pas d’examiner cette petite
lettre.

Complice Ndinga Man,

J’ai été plus long que je le prévoyais. Tes geôliers paranoïaques
vont passer leur temps à chercher entre ces lignes la trace d’un coup
d’état que toi et mois préparons. Demande-leur de se relaxer et de
boire un peu de Matango à ta santé?

Il va falloir que tu sortes vite de ta cellule. Beaucoup de
travail nous attend. Les Camerounais ont urgemment besoin de ton
énergie, de ton unique sens de la satire, de tes éclats de rire, de ta
voix cassée, de ton sale caractère, de ton entêtement, de ton courage,
et de ton amour inconditionnel pour ce pays nôtre.

En attendant de te voir libre, je te propose de méditer dans la
pénombre de ta cellule ces propos de Martin Luther King : "The ultimate
measure of a man is not where he stands in moments of comfort and
convenience, but where he stands at times of challenge and
controversy." Ce n’est pas ton pidgin. Laisse-moi donc te traduire cela
: "La mesure ultime d’un homme, ce n’est pas l’acte qu’il pose dans les
moments où il est confortablement à son aise, mais son comportement
pendant les périodes de souffrance et de controverse." Je n’ai pas
besoin de te renouveler mon indéfectible fraternité spirituelle, et de
cette camaraderie du rêve qui nous accompagne depuis si longtemps.

Washington, 10 avril 2008

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