Aimé Césaire, le visionnaire, nous a quitté ce jour, Jeudi 17 Avril 2008

"Si vous ne croyez pas aux élections, il ne vous reste qu’une
solution : l’insurrection ! En bref, l’indépendance ne se donne pas :
ça se prend, ça s’arrache, ça se paie en sang et en cadavres. Et je
vous le demande, la Martinique est-elle prête à payer ce prix-là ? "

Le poète martiniquais Aimé Césaire aurait aussi pu demander
quelques jours avant sa mort: "le Cameroun est-il prêt à payer ce
prix-là"? le prix de sa liberté…

Son oeuvre littéraire et de sa vision politique n’ont jamais été
autant d’actualité dans le monde, en Afrique et particulièrement au
Cameroun… qu’aujourd’hui.

Il lègue à l’humanité, à la négritude, un héritage hors du commun…

Merci Aimé Césaire

 


Aimé Césaire (né en 1913), précurseur, écrivain, poète, homme
politique, inventeur du concept de « Négritude »

Aimé Fernand Césaire est né le 26 juin 1913 à Basse pointe en
Martinique. Le jeune Aimé est issu d’une famille de six frères et
sœurs. Son grand-père est le premier Noir enseignant en Martinique, sa
grand-mère de façon inhabituelle pour une femme de sa génération,
savait lire et écrire et apprit à ses petits enfants à lire très tôt.

Fernand, le père d’Aimé Césaire, était enseignant de formation, mais
préféra s’orienter vers des métiers de la fonction publique comme
l’inspection des impôts ou la direction de plantation, plus
rémunérateurs. Eleonore, la mère de Césaire était quant à elle
couturière.

La famille d’Aimé Césaire, notamment son père, attache une grande
importance à l’éducation et il n’est pas étonnant que le jeune Aimé
Césaire se montre brillant élève. Il obtient une bourse pour le lycée
Schoelcher qui est alors le seul lycée dans toutes les colonies
françaises de la Caraïbe. Il y cotoie entre autres Léon Gontran Damas
et Auguste Boucolon (frère aîné de Maryse Condé).

Avec des prix d’excellence en français, anglais, latin et histoire,
Césaire est le meilleur élève de sa classe et obtient une nouvelle
bourse pour le lycée Louis-Le-Grand, où il préparera le concours
d’entrée a la prestigieuse école normale supérieure. Il se destine
alors à l’enseignement.

 

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Césaire arrive à Paris en 1931, au lycée Louis-Le-Grand. Son arrivée en
métropole constitue un choc pour lui puisqu’il réalise qu’il n’est pas
considéré comme un égal. Dans sa Martinique natale, la langue utilisée
à la maison était le français, et à l’école le classique refrain « nos
ancêtres les gaulois » était enseigné. A Paris, il est considéré au
mieux comme un Noir (donc inférieur), ou au pire comme un sauvage. Les
principes assimilationnistes selon lesquels il a vécu en Martinique
volent en éclat.

Mais le séjour parisien de Césaire marque aussi la rencontre avec
Leopold Sedar Senghor, un jeune étudiant africain âgé de 25 ans, en
provenance du Sénégal (Senghor sera le premier président du Sénégal
nouvellement indépendant en 1960). Césaire dira plus tard qu’en
rencontrant Senghor, il a rencontré l’Afrique, et a perçu d’une
nouvelle façon ce continent pourtant déclaré irrémédiablement sauvage.

Césaire et Senghor deviennent très proches, sont influencés par les
écrivains noirs américains de la « Harlem Renaissance » comme Langston
Hughes, Claude Mc Kay, Countee Cullen et d’autres. Ils s’intéressent
également aux travaux d’anthropologistes tels que Léo Frobenius ou
Maurice Delafosse, qui leurs semblent moins hostiles et moins
méprisants vis à vis des cultures africaines.

Les deux étudiants, sont également vivement concernés par les débats
sur leur identité, cherchent à savoir qui ils sont. Ces questionnements
feront de Césaire, de Senghor ainsi que d’un de leurs camarades, le
guyanais Léon Gontran Damas, les inventeurs du fameux courant de la
Négritude. Césaire sera admis à l’école normale et deviendra président
de l’association des étudiants martiniquais en 1934.

 

Ils publient le journal « L’Etudiant Noir » qui paraîtra au cours des
années 1935-1936 (6 numéros en deux ans) dans lequel ils défendent le
concept de Négritude et essayent de créer un pont entre les étudiants
africains et les étudiants originaires de la Caraïbe vivant à Paris. Il
s’agissait notamment de corriger le préjugé que les étudiants antillais
avaient vis à vis des africains qu’on leur avait appris à considérer
comme des sauvages.

En 1936, Césaire retourne pour les vacances aux Antilles, qu’il
redécouvre d’un œil nouveau, avec l’œil de l’ étudiant vivant à Paris,
mais également à l’aune du concept de la Négritude. De cette vision
naîtra le célèbre « Cahier d’un retour au pays natal », le premier pas
d’une longue et riche carrière littéraire. Le poème sera publié une
première fois en France en 1939, puis en 46, 47, et enfin en 1956, par
les éditions « Présence Africaine ». (Césaire rencontrera plus tard
André Breton, célèbre poète surréaliste qui enthousiasmé par la poésie
Césairienne préfacera la première édition complète de "cahier d’un
retour au pays natal", parue en 1946).

Césaire affirme sa vision fondée sur une compréhension nouvelle qu’il a
de la « race » noire, de l’Afrique, de sa spiritualité, de ses
problèmes…

Il dira plus tard en 1956, lors de la conférence des écrivains et artistes noirs, organisée par Présence Africaine, que «
le problème de la culture noire ne peut pas être présentement être posé
sans que soit posé simultanément le problème du colonialisme qui a
interrompu le cours de l’histoire africaine, détruit la culture, la vie
sociale et l’économie africaines, qui a lavé le cerveau des Noirs de la
diaspora en leur faisant croire qu’ils étaient inférieurs. Césaire
perçoit a cette époque la Négritude comme un mouvement culturel et
politique, relié au nationalisme africains et à la libération des
Noirs. »

A la suite de la conférence, l’écrivain afro-américain James Baldwin,
écrit qu’il a compris qu’il y a un point que tous les Noirs ont en
commun : "leur relation douloureuse avec le monde blanc."

A la fin des années 30, Césaire qui s’est marié à Suzanne Roussi (ils
se marient en 1937 et auront ensemble quatre garçons et deux filles),
une étudiante martiniquaise poursuivant comme lui ses études à Paris,
retourne en Martinique. Ils sont tous les deux enseignants au lycée
Schoelcher où Césaire aura pour élèves entre autres un futur
révolutionnaire, Frantz Fanon, et un futur grand écrivain, Edouard
Glissant. Césaire et sa femme éditent un journal, « Tropiques », qui
pour la première fois rompt avec la tradition assimilationniste,
rappelle les origines de la Martinique, et dans lequel ils vulgarisent
le concept de Négritude, abordent les thèmes comme ceux de l’héritage
africain, la traite des Noirs (sujet tabou à l’époque dans l’île) ou la
critique du colonialisme.

Dans la Martinique dirigée par un envoyé du régime de Vichy, Césaire
qui est leader d’opinion est quelque peu harcelé. A la fin de la
guerre, il présente sa candidature à la mairie de Fort de France sous
l’étiquette communiste. Il est élu maire de Fort-de-France à 32 ans, en
1945, puis un an plus tard, il devient député à l’assemblée nationale
française. Comme beaucoup d’ex colonisés, Césaire est attiré par
l’idéologie communiste qui prêche l’égalité raciale et
l’anticolonialisme.

En 1946, Césaire, allant dans le sens de ce que demandent ses
électeurs, défend la départementalisation de la Martinique, de la
Guadeloupe, de la Guyane et de la Réunion, ex colonies françaises. Les
martiniquais, sous sa houlette, font par leur vote de la Martinique un
département français. Si on analyse cette prise de position sous le
prisme de la Négritude, du militantisme, de l’engagement de Césaire, il
est aisé de se rendre compte que Césaire va à l’encontre des concepts
de Négritude, d’affirmation de la personnalité noire qu’il promeut. Il
expliquera plus tard qu’il avait espéré être en position de force pour
assurer un traitement d’égal à égal à la Martinique. Et il vrai que
pour Césaire, départementalisation ne signifie pas assimilation au
moule républicain de la France, ni perte de son identité ou sa culture,
éléments essentiels pour lui.

 

En 1947, Césaire est l’un des fondateurs du journal « Présence
Africaine » en compagnie de Léopold Sedar Senghor, Léon-Gontran Damas,
Birago Diop et du malgache Jacques Rabemananjara. Le directeur de la
publication est Alioune Diop, fondateur de la maison d’édition Présence
Africaine (à laquelle Césaire lèguera bien plus tard les droits sur
certaines de ses œuvres devenues des classiques). La maison d’édition,
qui en est à ses débuts, est soutenue par Richard Wright, qui est un
des membres de son conseil d’administration.

En 1950, Césaire publie un texte sur le colonialisme qui fait date, et
qui demeure une référence plus d’une cinquantaine d’années après sa
publication. Il s’agit du « Discours sur le colonialisme » (réédité en
1955 par "Présence Africaine").

Dans un pamphlet acerbe, Césaire se demande quelle est cette
civilisation qui viole, qui pille et qui tue impunément. « On ne
colonise pas innocemment » dit-il. Il y dénonce les contradictions
occidentales. Césaire s’étonne ainsi qu’Ernest Renan, humaniste de
gauche, considère la "race" blanche comme supérieure à toutes les
autres, les Noirs se situant au bas de l’échelle alors que les
asiatiques sont faits pour être ouvriers! ("J’ai honte de le dire"
ironise Césaire, "mais celui qui parle ainsi est l’humaniste
occidental, le philosophe idéaliste!"). Césaire est également l’un des
premiers, sinon le premier, à dire que ce qu’on ne pardonne pas à
Hitler, « ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce
n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, mais le crime contre l’homme
blanc ». Pour lui, Hitler a accompli au cœur de l’Europe ce que les
puissances coloniales occidentales réservaient aux "coolies de l’Inde,
aux Arabes d’Algérie et aux nègres d’Afrique" sans que cela n’émeuve
grand monde au sein de la bourgeoisie bien pensante ou chez les
humanistes distingués de cette première moitié du 20ème siècle.

Césaire fait également preuve de talents de visionnaire puisqu’ayant lu
« Nations Nègres et Culture » de Cheikh Anta Diop, il qualifie le livre
de ce dernier de « livre le plus important qu’un Nègre ait jamais écrit
jusqu’ici, et qui comptera à n’en pas douter dans le réveil de
l’Afrique ».

En 1956, Césaire déçu quitte la parti communiste avec fracas, et
explique sa démission dans la fameuse « Lettre à Maurice Thorez ».

 

A son retour de Paris, Césaire qui avait été élu sous la bannière
communiste démissionne de ses deux postes de maire et de député, puis
crée sa propre formation politique, le parti progressiste martiniquais,
et se représente à la mairie et à la députation. Il est réélu, alors
que son parti remporte 82 % des suffrages. A partir de ce moment,
Césaire fait campagne pour une autonomie de la Martinique, toujours à
l’intérieur du système français car il ne voit pas la Martinique
survivre sans le soutien économique français. Césaire se retirera de la
vie politique en 1993, à l’âge de 80 ans.

Lors de la seconde conférence des écrivains et artistes noirs en 1959 à
Rome, les propos de Césaire portent quasi-exclusivement sur les luttes
de libération. « La vraie décolonisation sera révolutionnaire ou ne
sera pas » tonne t-il.

Au niveau littéraire, Césaire s’attaque au théâtre dramatique. Dans «
Et les chiens se taisaient » (1956), il aborde les thèmes des luttes de
libération et de décolonisation. Sa pièce la plus connue est sans doute
« La tragédie du roi Christophe » (1963): il y raconte comment Henri
Christophe, qui hérite d’une île d’Haïti libre en 1807 devient un
souverain despotique, et finit par se suicider en 1820. Césaire
s’attaque ainsi à un problème qui deviendra crucial, celui du
leadership dans les pays « noirs » libérés de la colonisation. « La
tragédie du roi Christophe » a été jouée entre autres en 1963, lors du
festival de Salzburg, lors du festival des arts nègres de Dakar en
1966, à Montréal en 1967, Milan, en Yougoslavie, en Martinique…

En réponse à l’assassinat de Patrice Lumumba, artisan de l’indépendance
du Congo, Césaire écrit « une saison au Congo ». La pièce ne sera jouée
pour sa première à Bruxelles en 1966 que grâce à l’intervention d’amis
influents de Césaire. Dans la pièce, Césaire analyse l’évolution du
Congo, du statut d’ex colonie belge à celui d’Etat indépendant, ainsi
que les manipulations mises en œuvre aussi bien par les adversaires de
Lumumba (le gouvernement belge et ses alliés dans le monde des
affaires), que par ses rivaux congolais qui aboutissent finalement à
l’assassinat d’un leader pourtant démocratiquement élu. Il abordera
aussi dans « une tempête » le thème de la question raciale aux
Etats-Unis. Césaire dira plus tard qu’il aime s’attaquer aux "thèmes
chauds".

Dès la fin des années 60, Césaire est considéré comme l’un des plus
grands, si ce n’est le plus grand, écrivain du monde afro-caribéen. (Il
a par exemple l’honneur de recevoir du Cameroun en 1969 des timbres
émis en son honneur dans ce pays).

Césaire conservera une activité politique continue, et sa stature est
telle qu’il sera député de la Martinique pendant 47 ans (de 1946 à
1993), et maire de Fort-de-France pendant 56 ans (de 1945 à 2001).

En 1995, un documentaire en trois parties « Aimé Césaire, une voix pour
l’histoire » est réalisé par la célèbre cinéaste martiniquaise Euzhan
Palcy qui doit en partie sa carrière à Aimé Césaire qui l’a soutenue à
ses débuts (faisant notamment voter par la mairie de Fort de France un
budget pour l’aider à réaliser son premier film « Rues Cases Nègres »,
qui connaîtra un énorme succès).

Dans une interview précédant une cérémonie spéciale en son honneur
organisée par l’UNESCO en 1997, Césaire réaffirme ce qu’il avait dit
lors du festival des arts nègres de Dakar en 1966: "une indépendance
purement politique, non accompagnée et soutenue par une indépendance
culturelle, s’avère sur le long terme le moins fiable des boucliers
(…)"

Toujours vivant en ce début de 21ème siècle, Aimé Césaire a traversé
tout le 20ème siècle qu’il a marqué de son empreinte par sa pertinence,
sa réflexion, son engagement, son talent littéraire. Les événements
récents aux Antilles, en Haïti, en France métropolitaine ou sur le
continent africain démontrent l’incroyable actualité de la pensée de
Césaire. L’intérêt pour son œuvre désormais intemporelle ne se dément
pas, faisant par exemple de Césaire l’auteur non africain le plus
étudié en Afrique, et sans doute aussi l’un de ceux avec lesquels la
jeunesse de ce continent se trouve le plus d’affinités.

 

Citations

"Ce n’est pas vrai que nous n’avons rien d’autre a faire que d’être
des parasites dans ce monde (…) aucune race n’a le monopole de la
beauté, de l’intelligence, de la force, et il y a une place pour tous
au rendez-vous de la victoire." (Aimé Césaire, cahier d’un retour au
pays natal)

"Le mouvement de la Négritude affirme la solidarité des Noirs de la diaspora avec le monde africain."

"On n’est pas impunément Noir, et que l’on soit français –de culture
française-ou que l’on soit de culture américaine, il y a la un fait
essentiel : à savoir que l’on est Noir et que cela compte . Voilà la
Négritude".

"Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur,
le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le
désespoir, le larbinisme" (Aimé Césaire, discours sur le colonialisme)

On me parle de progrès, de "réalisations", de maladies guéries, de
niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes (…) Moi je parle de
sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures confisquées, de religions
assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires
possibilités supprimées (…) Je parle de milliers d’hommes sacrifiés
au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont
entrain de creuser à la main le port d’Abidjan. (Aimé Césaire, discours
sur le colonialisme)

"Les esprits les plus brillants de l’élite haïtienne ont émigré, sont à
l’extérieur et n’ont jamais trouvé leur place à Haïti. Je me rappelle
en avoir connu plusieurs lorsque j’étais au lycée Louis-Le-Grand à
Paris"

"Le sort du Liberia, celui de la Côte d’Ivoire sont effrayants. Nous
protestons contre le colonialisme, nous réclamons l’indépendance, et
cela débouche sur un conflit entre nous mêmes. Il faut vraiment
travailler à l’unité africaine. Elle n’existe pas."

"C’est la jeunesse qui doit dire ce qu’elle va faire, c’est la jeunesse qui fera naître une autre Afrique"

Quelques ouvrages d’Aimé Césaire

– "Cahier d’un retour au pays natal", Paris, 1939. Edité par Présence africaine depuis 1956.

– "Les armes miraculeuses", Gallimard, Paris, 1946.

– "Soleil cou coupé", Edition K, Paris, 1948.

– "Corps perdu", Editions Fragrance, Paris, 1949.

– "Discours sur le colonialisme", Editions Réclame, Paris, 1950. Réédité par Présence africaine en 1956.

– "La tragédie du roi Christophe", Editions Présence africaine, Paris, 1963.

– "Une saison au Congo", Editions du Seuil, Paris, 1965.

– "Moi, Laminaire", Editions du Seuil, Paris, 1982.

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