L’INEXTRICABLE DILEMNE IRANIEN

L’implosion
à retardement du régime des mollahs en Iran
NOUS
place devant un inextricable dilemme:

  • soutenir
    la revendication d’émancipation sociale et démocratique du peuple
    iranien,

  • ou
    faire semblant de ne pas la voir, de ne pas la comprendre…afin de
    ne surtout pas compromettre nos «valeurs» républicaines,
    «occidentales», démocratiques…et attiser l’ire «souverainiste»
    de la République islamique d’Iran.

Pourtant
depuis le 12 Juin 2009, l’Iran nous parle, dans le bon sens du terme
cette fois-ci: un soulèvement populaire consécutif à une fraude
électorale manifeste (1). En effet, contraint par
le
Conseil des gardiens de la révolution
à
choisir un président dans un quatuor de «fils de la révolution
islamique» (comprenant

Mahmoud Ahmadinejad,
Mir
Hossein Moussavi, Mehdi Karoubi et Mohsen Rezaie), le peuple iranien
implore les Mollahs depuis, pour qu’ils daignent bien respecter son
vote. Et il ne se passe plus un jour sans que les Iranien(ne)s de
tous âges et de toutes conditions bravent les interdictions, les
intimidations et les répressions en tout genre… pour revendiquer
un nouveau décompte des suffrages et/ou un autre scrutin.

CETTE
REVENDICATION A D’ABORD LE MERITE DE NOUS REVELER TOUTE «LA
COMPLEXITÉ DE LA SOCIÉTÉ IRANIENNE»


Car
voici une république d’essence islamique, dont théocratique, qui
n’a pas (jusqu’ici) jamais été rejetée par un des héritiers.
Pourtant à travers la contestation électorale, surgit une fracture
profonde à l’intérieur du système; entre:

  • Les réactionnaires, dont
    l’actuel président
    Mahmoud
    Ahmadinejad

Héritiers de la révolution islamique et souvent issus de
l’appareil religieux, ils souhaitent perpétuer la doctrine
théocratique de l’ayatollah Khomeiny, prônant un durcissement des
relations avec l’Occident, et imposer aux femmes des tenues
traditionnelles. D’un point de vue économique, ce sont des
protectionnistes, soucieux de mener des politiques populistes. Ils
jouissent du soutien des régions rurales et de la classe pauvre de
la banlieue de la capitale, fidèle aux préceptes religieux. Ils
sont aussi appuyés par les forces de sécurité du régime ( les
miliciens islamiques du bassidjis et les gardiens de la révolution
les pasdarans).

  • Les
    conservateurs "pragmatiques" et/ou les réformateurs, dont
    Mir
    Hossein Moussavi, principal adversaire au président Ahmadinejad

Ils ont pour modèle la présidence d’Ali Rafsanjani, à la tête
de l’Etat de 1989 à 1997 et souhaitent principalement établir un
gouvernement fondé sur la défense de l’intérêt national.
Néanmoins ils sont favorables à une économie de marché et à
moins d’interventionnisme gouvernemental dans l’économie. Appuyés
par la classe moyenne et les fonctionnaires, les
promoteurs de cette tendance politique appellent aussi à une
intégration dans l’économie mondiale et à une politique étrangère
plus modérée.

Dans cette mouvance, se recrutent notamment ceux que l’on appelle
les "réformateurs", soutenus par les intellectuels, les
jeunes, les groupes minoritaires, les femmes… Ils veulent
essentiellement être le contrepoids des politiques conservatrices.
Pour ce faire, ils appellent à contrebalancer les règles du clergé,
en renforçant la démocratisation des institutions. Leur programme,
inspiré de l’ancien président, Mohammad Khatami (1997-2005), vise
également à accorder plus de libertés sociales, et entend mener
une politique étrangère plus conciliante.

  • Les
    Jeunes

Pour la plupart
des étudiants, l’élection du 12 juin ne leur offrait a priori
aucune perspective de changement. Mais leur vote a certainement joué
un rôle décisif dans un pays où les les moins de 30 ans
représentent 60 % de la population. Parmi les candidats, Mir Hossein
Moussavi a certainement eu leur faveur dans les villes car ils le
considèrent comme celui qui avait le plus de chances de détrôner
le président Ahmadinejad.

  • Les
    femmes

Le
combat des femmes iraniennes est avant tout un combat pour la
démocratie et les droits de l’homme. Elles contestent la Charia.
L’élection présidentielle du 12 juin était donc une nouvelle
occasion de revendiquer leurs droits. C’est dans cet esprit, qu’une
large coalition d’activistes séculières et musulmanes, a appelé le
futur président de la République islamique à prendre des mesures
pour la ratification de la convention sur l’élimination de toutes
les formes de discrimination à l’égard des femmes. En 2005, on
dénombrait 34 millions de femmes en Iran, sur une population totale
de 69 millions.

UN
IRAN SURTOUT COMPLIQUÉ PAR SA POSITION GÉO-STRATÉGIQUE, SON RÉGIME
POLITIQUE ET LE REGARD LOINTAIN QUE NOUS PORTONS SUR LUI


  • En
    premier, un Iran compliqué car consensuel sur son indépendance
    énergétique et son leadership régional.

Il ne se trouve en effet aucun candidat ou
contestataire qui remette en question le droit de l’Iran à
développer un programme nucléaire civil, véritable source de
fierté nationale. Tout au plus pourrait-on remarquer que, si les
réactionnaires et fondamentalistes s’opposent à toute négociation
avec le groupe 5 + 1 (Etats-Unis, Chine, France, Grande-Bretagne,
Allemagne et Russie) sur l’arrêt de l’enrichissement de l’uranium;
les réformateurs se disent prêts à des pourparlers.

De
même sur la question du leadership régional, l’Iran se pense depuis
le Chah d’Iran d’abord comme la puissance régionale de référence;
surtout depuis la longue confrontation victorieuse avec l’Irak de
Saddam Hussein, puis le soutien financier et diplomatique qu’il
apporte à la cause palestinienne par le biais du Hamas, à la Syrie,
voire au parti islamique Hezbollah au Liban… Mais aussi en raison
de sa position stratégique
dans
le golfe Persique, principale zone d’exportation des hydrocarbures
dans le monde. On peut ainsi entendre Téhéran brandir de manière à
peine voilée la menace d’une fermeture du détroit d’Ormuz au large
de ses côtes en cas d’attaque éventuelle de ses installations
nucléaires par Israël.

  • Ensuite,
    un Iran compliqué de par la nature théocratique du régime des
    mollahs.

Quand
bien même Mahmoud Ahmadinejad et Hossein Moussavi n’aspirent
aucunement à rompre avec la révolution
islamique
de 1979 (dont ils se revendiquent «les fils»); cependant force est
de constater que leur modèle est clairement à bout de souffle
trente ans après.

En
effet le soulèvement populaire en Iran révèle une contradiction
contenue dans le principe fondateur de sa révolution islamique: «
velayat-e-faqih»
(la supériorité du religieux sur le politique)
.
En érigeant de la sorte la primauté du religieux sur le politique,
la révolution islamique de 1979 portait en elle-même les germes de
la confrontation d’aujourd’hui:

«République» et «Islamique» paraissent antinomiques, tout comme
est la fusion du droit divin au droit humain. Les iraniens semblent
donc allés au bout d’une impasse totalitaire de trente longue
années, d’un socle messianique qui prétendait transformer la
religion en idéologie politique, au grand dam de la liberté de
choix.

  • Enfin
    un Iran compliqué par le regard que nous portions jusqu’ici sur lui

Notre
imaginaire collectif était en effet abreuvé de representations
simplistes d’une république islamique d’Iran bercée par les sermons
messianiques, souvent antisémites, négationnistes et
anti-occidentalistes, d’un Ali Khamenei (Guide Suprême) – ou d’un
Mahmoud Ahmadinejad (Président de la République).

Au
détour d’une révolte populaire, nous découvrons, un peuple iranien
véritablement pluriel et ouvert, à l’évidence parfaitement en
phase avec son siècle; et dont la pluralité conquise au quotidien
(jeunes, femmes, travailleurs syndiqués, étudiants, homosexuels,
laïques, minorités religieuses…), quand bien même elle serait
niée et tue, affronte courageusement le mensonge d’État,
l’imposture démocratique et la violation systématique de ses
droits. C’est dire si dans sa complexité intrinsèque, le régime
des mollahs est parvenu à sortir l’Iran des affres du
sous-développement (grâce notamment à une scolarisation massive
des filles; à une alliance avec de technocrates biens formés, à un
PIB de 217 898 millions de $, 3 060 $ par habitant et par an…)

En
cela, le combat contre le mensonge d’État encours en Iran trouve
d’abord sa justification sur le terrain politique, dans le rejet d’un
système totalitaire; même si le peuple est parfaitement conscient
que c’est aussi une crise interne opposant des factions différentes
du régime des Mollahs. Néanmoins, il choisit quand même de donner
sa caution à Hossein Moussavi, parce que celui-ci incarne, bien
malgré lui, un Iran qui veut tourner le dos au mensonge, à la
fraude électorale; au bâillonnement des libertés, et sortir
définitivement de l’obscurantisme réligieux.

L’ARME
EFFICACE DE L’ÉCOUTE ATTENTIVE ET DE LA MAIN TENTUE

La Française Clotilde Reiss devant le tribunal révolutionnaire iranien à Téhéran, le 9 août

La Française Clotilde Reiss devant le tribunal révolutionnaire iranien à Téhéran, le 9 août 2009
(AFP Ali Rafiei)

Soyons donc très attentifs à ce qui se passe
en Iran, car le sens de l’Histoire qui imprègne la mémoire du
Peuple iranien rend l’implosion du régime des mollahs inéluctable.
Si dans l’immédiat, l’asphyxie répressive du soulèvement
populaire paraît l’emporter sur les manifestations de rue, ceci est
une victoire à la Pyrrhus, à partir du moment où la répression
vient ainsi sauver ce que l’autoritarisme ne parvient plus à
imposer: la légitimité d’une révolution (islamique).

Et c’est l’occasion de dire et redire que les
Iraniens n’ont jamais attendu après NOUS pour faire leurs
révolutions. Ils sauront nous dire ou nous montrer la voie à
suivre. En dépit de la longue et sanglante agonie des mollahs, leur
régime finira par s’éteindre de ses propres contradictions. Nous
devrons toujours être là pour désapprouver leurs méthodes
barbares et soutenir les iraniens avec lesquels nous partageons la
croyance en l’universalité, l’indivisibilité de la démocratie, des
droits de l’Homme, de l’Humain.

Joël
Didier Engo

Source:

Repère, LeMonde.fr, 10 Juin 2009: Iran : une élection présidentielle à énigmes”

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